DISCOURS SUFI n°96 – Hiver 2019
Par Alireza Nurbakhsh
Depuis la période de Platon (mort en 347 av. J.C.), la connaissance a été généralement définie dans la tradition occidentale comme une croyance avérée et justifiée. Cette justification est obtenue à travers une preuve empirique ou une méthode discursive en mathématiques. Nous savons que le soleil brille si et seulement si le soleil brille et que nous percevons que c’est le cas. Nous savons aussi que 2+2=4 est vrai en comprenant le sens de « 2 », « 4 » et du signe plus.
En suivant la même tradition, le philosophe français René Descartes (mort en 1650) a classé le savoir humain en deux catégories ; le savoir empirique qui est basé sur la perception sensorielle et le savoir mathématique qui n’est pas empirique et qui est basé sur les définitions de nos concepts et règles mathématiques. Pour Descartes, la connaissance de soi est un savoir empirique, immédiatement présent à nous par l’intermédiaire de l’introspection : je sais que je souffre car je ressens de la douleur. Bien que Descartes puisse douter de l’existence de tout, incluant la véracité des postulats mathématiques, il ne pouvait pas douter qu’il était en train de douter. Puisque pour Descartes douter est une forme de pensée, il parvint alors à son affirmation célèbre : « Je pense, donc je suis. » La connaissance de soi et sa nature incontestable est par conséquent la pierre angulaire de la philosophie cartésienne.
Le philosophe écossais du 18ème siècle, David Hume (mort en 1776) a utilisé de manière très connue la même méthode d’introspection pour soutenir que la perception de soi est une illusion. En utilisant l’introspection, il pouvait seulement « percevoir » différentes sensations en un temps donné sans un soi pour les relier entre elles.
Avec l’essor de la psychologie moderne et de la notion freudienne du conscient et de l’inconscient, l’étude du soi est entrée dans le domaine scientifique. Nous avons maintenant de nombreuses théories expliquant comment l’esprit humain fonctionne, montrant des choses allant des aptitudes cognitives, aux sources de nos angoisses et de nos peurs, en passant pas ce qui nous rend heureux et satisfaits.
D’un point de vue scientifique moderne, se comprendre soi-même, c’est comprendre comment l’environnement culturel dans lequel nous évoluons, comment les traits de caractère de nos parents et des gens autour de nous, ont pu façonner nos traits psychologiques ou notre personnalité. Se comprendre nous-mêmes signifie alors comprendre nos peurs, nos espoirs et nos angoisses, aussi bien que d’autres traits de caractère et comment nous en sommes venus à les posséder. Ceci en retour nous aide à composer avec nos émotions et nos capacités cognitives d’une manière efficace. En effet, de plus en plus de personnes en occident se mettent en relation avec des thérapeutes afin d’accepter et modérer leurs émotions, retrouver leur santé psychologique ou simplement pour mieux se connaître.
La connaissance de soi fait aussi partie de toutes les grandes religions occidentales ou orientales comme le bouddhisme, l’hindouisme, et le soufisme, mais en tant que relation à une expérience de l’unité de toute chose, pas de l’identité individuelle. D’un point de vue mystique, la connaissance de soi est la compréhension que le soi est illusoire et qu’il n’y a qu’une seule réalité dans laquelle chaque personne ou individu ne forme qu’une partie insignifiante et impossible à différencier. Les exemples très souvent utilisés d’une goutte dans un océan ou de la flamme d’une bougie placée devant le soleil peuvent illustrer ce point. La nature de la réalité est ici l’eau ou la lumière, et la goutte ou la flamme de la bougie ne sont que des véhicules exprimant ces réalités. Du point de vue d’une goutte « éclairée », il n’y a pas de distinction entre « je » et « autrui » car il n’y a qu’une seule réalité appelée « eau ». Dans le même esprit, du point de vue d’une personne éclairée, la distinction entre « je » et les « autres » disparaît car il n’y a qu’une seule réalité, appelée « conscience » ou « être ».
Une histoire relative à Bouddha lui-même, dit que lorsqu’il atteint l’illumination sous l’arbre Boddhi, le dieu de la Mort et du Désir approcha de lui et lui présenta ses trois filles magnifiques, Aspiration, Réalisation et Souffrance du Cœur. Si Bouddha avait pensé en termes de « je » et « ils », le dieu aurait pu le déstabiliser mais au lieu de cela, l’Homme Béni resta impassible car il avait perdu tout sens des choses séparées les unes des autres. ; pour lui, il n’y avait ni un « je » ni un « ils » à désirer. Par conséquent, les tentations furent un échec.
Dans le soufisme, se connaître soi-même signifie savoir que notre expérience commune du soi en tant qu’entité distincte est une illusion. Il s’agit d’expérimenter la non-existence ou l’annihilation de soi (fana) à travers l’amour du Bien-Aimé. L’illusion de soi doit être brisée afin de vivre l’expérience de l’Unité de l’Etre. Farid al-Din ʽAttar, poète soufi du 12ème siècle, dans sa Conférence des Oiseaux fait référence à l’état de la connaissance de soi comme la troisième station du voyage en sept étapes vers la Vérité. Quand on atteint l’étape de la connaissance de soi :
Il voit le noyau, pas l’enveloppe extérieure,
Il ne se voit plus lui-même, seulement l’Ami.
Quoi qu’il puisse regarder, il voit le visage du Bien-Aimé,
Et chaque atome lui rappelle son Bien-Aimé.
A la fois dans le soufisme et le bouddhisme, l’amour ou la compassion et le détachement au monde sont des méthodes prescrites pour déloger le sens de soi et pour réaliser qu’il s’agit d’une illusion. Le chemin de l’amour et de la compassion nécessite que le chercheur traite les autres comme s’ils faisaient partie d’elle ; de ressentir la souffrance des autres en sachant que cela lui appartient à elle. Le chemin du détachement nécessite de renoncer aux fruits de nos propres actions, d’accomplir une tâche en donnant le meilleur de soi-même sans attendre une récompense. Se concentrer sur le processus sans prêter attention aux bénéfices que l’on peut en retirer à la fin est la signification d’être dans le monde mais pas du monde.
Il va sans dire que pour la personne qui a admis que le soi est illusoire, jouer un rôle dans le monde n’est pas une tâche difficile. Comme Bouddha, la personne éclairée « sait » à un niveau profond qu’il n’y a pas de distinction entre « je » et les « autres », ce qui rend facile de rejeter la tentation constante que « je » est réel et qu’il est distinct des « autres ».
Mais pour une personne qui n’a pas expérimenté la nature illusoire de soi, c’est un effort constant de ne pas tomber dans le piège de « je » et « l’autre ». Nos systèmes sociaux et nos normes culturelles nous demandent de différencier « je » et « l’autre ». Nous ne pouvons pas dire à notre bailleur, par exemple, que nous allons arrêter de lui payer la location parce qu’il n’y a pas de distinction entre nous et lui. Cet argument amènerait à l’expulsion.
Mais ceci ne devrait pas être une cause de désespoir. Atteindre la vérité spirituelle implique souvent de ne pas prendre les normes culturelles pour argent comptant. Néanmoins, je crois qu’il y a une raison plus profonde pour laquelle nous devrions participer dans le monde qui voit chaque être humain comme une réalité distincte et séparée des autres. Nous ne pouvons découvrir notre humanité et notre capacité à aimer si nous nous retirons du monde. On ne peut comprendre l’acte de compassion si nous vivons dans l’isolement ou avec des gens partageant la même vision qui ne contestent pas notre point de vue ou notre compréhension du monde. Agir avec compassion devient utile dans nos rencontres avec nos adversaires. Il est bien sûr bon d’agir avec compassion envers ceux qui partagent nos valeurs et nos croyances, mais il est fort remarquable d’agir avec bonté envers les personnes qui rejettent complètement notre point de vue au point d’être totalement partial dans la considération qu’ils ont de nous.
En un sens, cela ne fait pas de différence selon que nous adoptons l’opinion commune que le soi est réel ou bien l’opinion bouddhiste ou soufie qu’il s’agit d’une construction illusoire. Nous expérimentons encore la douleur, la colère et la joie. Nous avons encore à faire avec les autres dans le monde, gagner nos vies et payer nos impôts. S’il existe une quelconque différence, je suggère que cela soit dans nos attitudes.
Si quelqu’un expérimente la nature illusoire de soi, fondamentalement une telle personne « comprend » qu’il n’y a pas de distinction entre elle-même et les autres. L’attitude d’une telle personne sera d’aider et de protéger les autres comme s’il s’agissait d’elle-même. Agir avec compassion et bonté sera la conclusion logique à cette attitude. La question quant au fait de se traiter soi-même préférentiellement dans nos interactions avec les autres ne se posera même pas car il n’y a pas d’expérience de « soi » en tant qu’entité séparée des autres.
En revanche, l’expérience de « soi » en tant que réelle entité avec chaque « soi » individuel devenant distinct et séparé des autres, ne se prête pas naturellement à une attitude de bonté et de compassion. Il n’y a pas de raison naturelle d’aider les autres si notre soi est « réel » et dans un sens fondamental différent des autres soi. Si nous adhérons à une réalité où chaque « soi » est distinct des autres soi et où chacun d’eux possède une série de souhaits et de désirs uniques qui ne sont pas nécessairement partagés par d’autres « soi », la conclusion inévitable est que nous favorisons et satisfaisons notre propre soi ou ego au détriment des autres. En conséquence, les sociétés humaines ont eu à élaborer des systèmes complexes de lois afin de prévenir certains êtres humains de traitements injustes infligés par d’autres.
Cela semble clair que l’expérience de soi en tant qu’entité illusoire se prête naturellement aux êtres humains ayant une attitude de compassion plus développée dans leurs relations avec d’autres êtres vivants. Mais la question sur le comment cultiver une telle expérience persiste. Sans avoir l’expérience, il n’est pas facile de traiter les autres comme s’ils étaient une partie de nous-mêmes. Que pouvons-nous faire pour être plus réceptif à l’expérience de l’unité et celle de nous voir nous-mêmes, non pas comme des entités séparées, mais simplement comme une partie de la mer de l’humanité et du monde vivant ?
La réponse des soufis à cette question est quelque peu paradoxale. La plupart des gens, afin d’expérimenter l’unité, doivent se comporter comme s’ils étaient en train d’expérimenter le soi comme une illusion. Nous devons agir avec compassion et amour même si nous ne « voyons » pas l’unité. C’est cette persistance dans les actes de bonté et de compassion qui ouvre la porte à l’expérience de l’unité et expose notre propre identité comme une illusion. Seuls quelques privilégiés parviennent à expérimenter l’unité de toute existence sans effort par la grâce absolue de Dieu.