Changement climatique: un plaidoyer pour le contentement

Dr. Alireza Nurbakhsh

Les scientifiques ont récemment déclaré l’avènement d’une nouvelle ère influencée par l’homme : l’époque Anthropocène. Pour mettre cette nouvelle ère en perspective, l’ère Mésozoïque (l’ère des dinosaures) a duré environ 186 millions d’années, et l’ère Cénozoïque (l’essor des mammifères) a duré 65 millions d’années. L’époque actuelle, l’Holocène, qui a vu le développement de la civilisation humaine et qui bénéficie d’un climat relativement stable depuis la dernière période glaciaire, ne dure que depuis 12 000 ans.

Chaque époque ou ère est définie par des événements globaux laissant des traces visibles dans les dépôts géologiques futurs. Par exemple, l’extinction des dinosaures, il y a environ 66 millions d’années, marque la fin de l’ère Mésozoïque. Les scientifiques pensent que l’une des preuves les plus marquantes de l’Anthropocène est la persistance d’éléments radioactifs issus des tests de bombes nucléaires. Mais ce n’est qu’un des nombreux résultats de l’intervention humaine. D’autres indicateurs de cette nouvelle époque pourraient être la pollution plastique dans nos cours d’eau et océans, les particules d’aluminium et de béton, les niveaux élevés de nitrate et de phosphate dans les sols dus aux engrais artificiels, l’acidification croissante des océans, l’augmentation des niveaux de CO2 dans l’atmosphère en raison de la combustion excessive de combustibles fossiles, ainsi que les extinctions massives d’espèces. Il est prédit que 75 % des espèces pourraient disparaître dans les prochains siècles si l’humanité ne change pas son attitude et son comportement envers la Terre.

Il existe peu de désaccord parmi les scientifiques sur le fait que nous nous dirigeons vers une catastrophe majeure si nous continuons à exploiter la Terre comme nous le faisons actuellement, et que cette catastrophe pourrait inclure l’extinction massive des êtres humains. Déjà, les signes sont très frappants : inondations excessives, en particulier dans les zones côtières, en raison de l’élévation du niveau de la mer ; conditions météorologiques extrêmes avec des températures plus élevées sur les terres et dans les régions polaires ; augmentation du nombre de sécheresses, de cyclones et d’ouragans ; bourgeonnement précoce ( earlier leafing) des arbres et des plantes ; modifications des migrations d’oiseaux et déplacements des espèces vers des altitudes plus élevées dans l’hémisphère Nord.

Il se peut que l’extinction des êtres humains soit un événement inévitable et, si tel est le cas, nous ne serons qu’une expérience évolutive parmi d’autres qui n’ont pas réussi. Après tout, pourquoi l’extinction des êtres humains en tant que créatures serait-elle plus catastrophique que celle du Cougar de l’Est, qui a disparu en 2011 et qui vivait autrefois dans le nord-est de l’Amérique du Nord ? Ce qui serait vraiment catastrophique, c’est la perte des qualités uniques à l’espèce humaine, telles que la conscience de soi, la capacité de contempler l’univers, d’apprécier la beauté, d’aimer inconditionnellement et de poursuivre la vérité. Avec notre extinction, toutes ces caractéristiques disparaîtront à jamais ou jusqu’à ce que le mécanisme évolutif puisse produire quelque chose de semblable à nous à l’avenir.

En supposant que l’effet du réchauffement climatique soit encore réversible et que la préservation des êtres humains soit un objectif souhaitable, la question est de savoir comment y parvenir.

Bien que certaines personnes soutiennent encore que la solution consiste à compter sur la science dans l’espoir qu’une solution au réchauffement de la planète soit découverte, cette politique d’attentisme pourrait avoir des conséquences désastreuses.

Une réponse plus évidente, suggérée par beaucoup, est que nous devrions cesser de polluer l’environnement, éviter d’être excessifs et avides, et vivre plus simplement. Bien que cette réponse puisse paraître simple et directe, elle est de plus en plus difficile à suivre, car nous faisons partie d’une machine consumériste dont l’objectif est une croissance et un profit sans fin, en ignorant complètement le fait que la Terre a des ressources limitées et qu’une croissance continue est impossible. Même nos activités simples, comme jeter des sacs en plastique, conduire ou prendre l’avion pour nos vacances, contribuent au changement climatique, bien que chaque contribution individuelle ne semble pas très significative.

Comment alors est-il possible d’être moins excessif ? Deux voies semblent ouvertes à l’humanité à ce stade. La première consiste en des lois strictes et restrictives qui surveillent et contrôlent l’exploitation humaine de la planète. Bien que cela soit opportun et parfois très efficace, ce n’est pas une mesure suffisante. Évidemment, les lois peuvent être enfreintes, et toutes les économies émergentes du monde ne sont pas prêtes à imposer de telles lois.

La seconde option, qui doit être vue comme complémentaire à l’introduction de mesures de protection pour sauver la planète, nécessite un changement fondamental en nous. Nous devons changer notre attitude quant au but de la vie : nous ne vivons pas pour consommer, accumuler et posséder au détriment de la destruction de la planète et de la privation des générations futures d’un environnement propre et habitable.

Ce changement s’opère par la réalisation que le contentement n’est pas atteignable par la consommation et la possession de biens, simplement parce que notre appétit pour la consommation et la possession ne peut jamais être satisfait. Comme le dit le proverbe socratique : “Celui qui n’est pas content de ce qu’il a, ne sera pas content de ce qu’il souhaite avoir.”

D’une manière générale, le contentement est un état dans lequel on est heureux de qui on est et de ce que l’on possède. Nous avons tous tendance à poursuivre, d’une manière ou d’une autre, un état de contentement et de bonheur dans la vie, mais cet état ne peut être atteint par la consommation et la possession de biens. Comment alors est-il possible d’atteindre le contentement ?

La réponse des soufis est que le contentement est possible par l’amour inconditionnel et la gentillesse envers les autres. Cette approche peut sembler contre-intuitive car la plupart des gens croient que le contentement s’obtient en satisfaisant nos propres désirs et souhaits. Comment la gentillesse et le service envers les autres peuvent-ils aboutir au contentement ? Le soufisme est une école pratique, et les soufis ont dit à maintes reprises que la seule façon de répondre à cette question est de pratiquer la gentillesse. Comme on dit, « Seule la dégustation révèle la qualité d’un mets »

Néanmoins, il est possible de donner une certaine explication à l’idée que la gentillesse conduit au contentement. L’approche soufie du contentement repose sur l’idée que celui-ci survient lorsque nous nous éloignons de nos désirs égocentriques et de notre tendance innée à la possession. Une façon de le faire est de faire preuve de gentillesse et d’amour inconditionnels envers les autres. Chaque acte de gentillesse nous éloigne de nos tendances égoïstes et nous rapproche du contentement.

Pour les soufis, le chemin de la gentillesse inconditionnelle mène à la vérité, le contentement n’étant qu’un état transitoire sur ce chemin. Cela nécessite une vigilance constante et un sacrifice de soi. Pour beaucoup, cela peut ne pas être possible. La vie contemporaine est trépidante et exigeante. Nous n’avons peut-être pas l’occasion d’exprimer de la gentillesse au travail ou nous nous sentons épuisés à la fin de la journée et nous souhaitons nous détendre devant la télévision, regarder notre émission préférée, cuisiner ou nous occuper d’autres choses qui n’impliquent pas forcément de la gentillesse envers les autres. Nous pouvons ressentir le besoin de temps pour nous-mêmes afin de nous régénérer et de nous préparer à ce qui vient ensuite.

Pour le style de vie trépidant de l’homo sapiens moderne, les soufis ont prescrit un raccourci. Ce raccourci ne mène pas à l’illumination et à l’expérience de la vérité, mais il facilite l’expérience du contentement. Ce raccourci passe par la contemplation de notre propre mortalité et de la nature transitoire du monde. La prise de conscience que nous mourrons un jour et que notre existence dans l’histoire de l’univers est trop insignifiante pour être mentionnée concentre notre esprit sur la précieuse fugacité (fleeting) du moment présent, et cela apporte un sentiment de contentement.

Farid al-Din ‘Attar (d. 1221), dans sa discussion sur le contentement dans “La Conférence des Oiseaux” raconte l’histoire d’un père à qui l’on a présenté le cadavre de son beau et jeune fils, qui a perdu la vie après être tombé dans un puits. Alors que le père se trouve dans un état de douleur extrême, ‘Attar s’adresse au lecteur avec ces mots :

Ô sage voyageur, contemple ceci :
Où sont Adam et tous ses descendants ?
 Où sont les particuliers et les universels ?
 Où sont la terre, les montagnes et les cieux ?
Où sont les anges, les démons et les rois ?
Où sont ces centaines de milliers de personnes
qui sont enterrées dans la poussière ?
Où sont ces nombreuses âmes pures maintenant ?
Si tu passes au tamis et affine tout ce qui existe,
Y compris les deux mondes et bien plus encore,
Quand tu seras confronté à ta propre mort,
Tu constateras que rien ne passe à travers ton tamis.

Il est vrai que réfléchir à notre propre mortalité peut avoir l’effet inverse pour certaines personnes, les poussant à poursuivre leurs désirs de possession et de consommation encore plus ardemment. Ces personnes sont toujours convaincues que le chemin vers le contentement passe par une consommation accrue.

Pour atteindre le contentement, il est donc nécessaire de réfléchir non seulement à notre mortalité, mais aussi au fait que nous avons une dette et un devoir envers les générations futures et l’humanité en général. Nous avons eu l’opportunité de rechercher la vérité et le bonheur grâce à ceux qui nous ont précédés, et nous devons nous assurer que ceux qui viendront après nous auront au moins les mêmes chances.

Nous sommes à un moment où nous devons réaliser que notre mode de vie a de l’importance et que nos choix auront des conséquences importantes pour notre propre survie et pour d’autres formes de vie sur Terre. Cette prise de conscience devrait suffire à nous faire réfléchir à l’idée que le consumérisme n’est pas le bon moyen d’atteindre le contentement.

Traduit du magazine SUFI 95

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