{"id":1501,"date":"2002-03-14T00:36:27","date_gmt":"2002-03-14T00:36:27","guid":{"rendered":"http:\/\/example.com\/disciple-de-lamour-quelques-souvenirs-a-propos-de-m-kobari"},"modified":"2013-03-11T09:32:03","modified_gmt":"2013-03-11T09:32:03","slug":"disciple-de-lamour-quelques-souvenirs-a-propos-de-m-kobari","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/journalsoufi.com\/index.php\/2002\/03\/14\/disciple-de-lamour-quelques-souvenirs-a-propos-de-m-kobari\/","title":{"rendered":"Disciple de l&#8217;amour : quelques souvenirs \u00e0 propos de M. Kobari"},"content":{"rendered":"<p><em>Alireza Nurbakhsh<\/em><\/p>\n<p><em>Texte tir\u00e9 de la revue Sufi num\u00e9ro XVII page 10, Printemps 1993. <br \/> Alireza Nurbakhsh <br \/> <\/em> <\/p>\n<p> Je me suis toujours demand\u00e9 comment certaines personnes r\u00e9ussissaient \u00e0 manifester et ressentir une forte croyance en une voie spirituelle et aussi envers un ma\u00eetre. Croyance in\u00e9branlable d\u2019une nature toute aussi forte que celle que l\u2019on a par rapport \u00e0 la certitude du lever du soleil le matin.<\/p>\n<p>Il existerait selon mon opinion personnelle deux types d\u2019individus qui ressentent une aussi grande force religieuse. Un type tout \u00e0 fait commun qui refl\u00e8te les courants dogmatiques pr\u00e9sents dans notre soci\u00e9t\u00e9. On peut donc dire que cette cat\u00e9gorie aurait tendance \u00e0 imposer ses vues par la force rendant la croyance une obligation. Ce type ne m\u00e9rite gu\u00e8re que l\u2019on s\u2019 y attarde car fanatiques ils sont. <\/p>\n<p> Cependant il existerait une autre cat\u00e9gorie de personnes bien peu bavardes et ne d\u00e9montrant aucun int\u00e9r\u00eat \u00e0 influencer les autres. Il est bien difficile pour cette cat\u00e9gorie d\u2019arriver v\u00e9ritablement \u00e0 d\u00e9finir leur croyance. Ces gens sont de v\u00e9ritables mystiques, et la spiritualit\u00e9 se retrouve \u00eatre abord\u00e9e d\u2019une fa\u00e7on bien particuli\u00e8re, agissant plut\u00f4t que de parler vainement. Ils communiquent avec nous \u00e0 travers des actes pos\u00e9s sans se soucier de qui les approuvent ou qui les croient. En r\u00e9sum\u00e9, ils vivent leur spiritualit\u00e9 alors que d\u2019autres s\u2019\u00e9vertuent \u00e0 la d\u00e9finir. <\/p>\n<p> Hasan Kobari \u00e9tait du deuxi\u00e8me type \u00e0 savoir de ceux qui restent silencieux. Ayant grandi dans la province de Gilan au bord de la mer Caspienne, Monsieur Kobari \u00e9tait un homme d\u2019un certain \u00e2ge lorsqu\u2019il arriva pour la premi\u00e8re fois \u00e0 la khanaqah de T\u00e9h\u00e9ran. Pendant trente ann\u00e9es il d\u00e9voua sa vie au travail gouvernemental. Lorsqu\u2019il d\u00e9buta \u00e0 la Khanaqah, il occupait alors un poste assez important dans la hi\u00e9rarchie du Minist\u00e8re des Finances, C\u2019\u00e9tait donc un tr\u00e8s haut personnage ayant pouvoir et grand prestige dans la soci\u00e9t\u00e9 de l\u2019\u00e9poque. Cependant, peu apr\u00e8s son initiation dans la Voie Soufie, initiation faite par le Ma\u00eetre Dr. J. Nurbakhsh un tr\u00e8s jeune Cheikh alors, Monsieur Kobari soudainement r\u00e9signa de son poste de haut fonctionnaire et renon\u00e7a \u00e0 tout ce qu\u2019il avait \u00e0 force de patience acquis en terme de pouvoir et de statut social. D\u00e9sormais il se consacra enti\u00e8rement \u00e0 la Voie de l\u2019Amour. <\/p>\n<p> Il \u00e9tait tr\u00e8s rare que M. Kobari se mette \u00e0 parler du Soufisme. Il s\u2019affairait \u00e0 ses besognes et vivait en Soufi. Parfois il nous arrivait d\u2019insister et de le forcer \u00e0 nous dire quelques mots sur le Soufisme, sujet bien br\u00fblant pour nous. Mais m\u00eame dans ces cas, il \u00e9tait bien rare pour lui de briser le silence. Il fallait vraiment s\u2019y prendre d\u2019une fa\u00e7on bien non \u00e9quivoque en d\u00e9montrant que son intervention devenait pratiquement essentielle et que ses conseils \u00e9taient absolument n\u00e9cessaires. Alors, dans ces cas bien extr\u00eames il rompait le silence. Je me souviens une fois, une personne voulait comprendre le sens profond d\u2019un r\u00eave et sa port\u00e9e spirituelle. Monsieur Kobari r\u00e9pondit en s\u2019excusant d\u2019ignorer la science des interpr\u00e9tations des r\u00eaves. Puis il encha\u00eena en disant que peu importait le r\u00eave lui-m\u00eame, et, que mieux valait de les accepter comme toute chose dans la vie puisque venue du Divin et de s\u2019attarder \u00e0 son Dhikr (souvenir de Dieu) plut\u00f4t que de tenter de les comprendre. Puis il demanda \u00e0 la dite personne d\u2019aller faire une petite course pour la khanaqah, r\u00e9pliquant que cela serait bien plus utile. <\/p>\n<p> Pour un esprit occidental, cette approche spirituelle pourrait \u00eatre per\u00e7ue comme \u00e9trange. On serait port\u00e9 \u00e0 croire qu\u2019en premier lieu il est important de saisir le sens et la port\u00e9e de certaines situations ou ph\u00e9nom\u00e8nes reli\u00e9s \u00e0 la spiritualit\u00e9. Les comprendre d\u2019abord avant de les mettre en pratique. Si par exemple j\u2019ignore le sens et la signification du Dhikr, comment pourrai-je alors en faire la pratique? L\u2019approche pr\u00e9conis\u00e9e par M. Kobari \u00e9tait bas\u00e9e sur le fait que la compr\u00e9hension venait ult\u00e9rieurement, bien apr\u00e8s une certaine forme de pratique et \u00e9videmment celle-ci s\u2019accompagne en fait par la suite d\u2019une int\u00e9riorisation des ph\u00e9nom\u00e8nes subtils \u00e0 ma\u00eetriser. Donc, c\u2019est bien apr\u00e8s que l\u2019individu ait pratiqu\u00e9 de fa\u00e7on conforme et assidue la dite pratique pr\u00e9conis\u00e9e qu\u2019 intervient alors le r\u00e9sultat de compr\u00e9hension de la chose. Pour lui, une vie spirituelle est une vie o\u00f9 les actes de service se font de fa\u00e7on gratuite et d\u00e9sint\u00e9ress\u00e9e avec altruisme et sans perception d\u2019individualit\u00e9. Alors, l\u2019appr\u00e9hension du sens et l\u2019interpr\u00e9tation de la pratique se fait lorsque enfin on arrive \u00e0 s\u2019immerger compl\u00e8tement dans celle-ci. Je me souviens de l\u2019avoir entendu dire une fois que pour sinc\u00e8rement arriver \u00e0 int\u00e9rioriser la notion de douleur et r\u00e9ussir \u00e0 bien la comprendre, il fallait que l\u2019individu puisse exp\u00e9rimenter ce ph\u00e9nom\u00e8ne de la douleur et qu\u2019il s\u2019en impr\u00e8gne. <\/p>\n<p>Lire des trait\u00e9s sur le sujet pourrait para\u00eetre \u00e0 la fois int\u00e9ressant et fascinant, mais cela ne pourrait jamais conduire la personne \u00e0 vraiment bien comprendre tous les aspects et les subtilit\u00e9s qui sont reli\u00e9s \u00e0 cette notion. <br \/> Lorsque pour la premi\u00e8re fois j\u2019avais rencontr\u00e9 M. Kobari, j\u2019\u00e9tais bien jeune \u00e9videmment et tr\u00e8s na\u00eff de surcro\u00eet. Cependant, il m\u2019adopta avec un esprit d\u2019ouverture et de grand respect, de la m\u00eame fa\u00e7on qu&#8217;il le faisait avec les autres. Jamais son comportement trahit une attitude de sup\u00e9riorit\u00e9 tant soit au niveau spirituel qu\u2019autre. Bien qu\u2019il fut un derviche depuis plusieurs ann\u00e9es, il avait tendance \u00e0 me traiter en \u00e9gal, ce qui par cons\u00e9quent contribua \u00e0 me mettre \u00e0 l\u2019aise en sa pr\u00e9sence et je me mis \u00e0 le suivre un peu partout lors de ses activit\u00e9s multiples de la journ\u00e9e. Et comme bien entendu, il y avait toujours quelque chose \u00e0 faire autour de la Khanaqah, il me donna la permission de l\u2019aider pour certaines t\u00e2ches bien pr\u00e9cises comme : servir le th\u00e9, arroser les plantes, ou bien aider a la publications des livres de la khanaqah. Il \u00e9tait convaincu que tout travail devait se faire de fa\u00e7on \u00e9conomique mais aussi de fa\u00e7on fastidieuse. Un certain jour je devins fatigu\u00e9 d&#8217;utiliser un petit pot en guise d&#8217;arrosoir pour les centaines de plantes du jardin se trouvant tout autour de la Khanaqah. Alors, il fut d\u00e9cid\u00e9 par mon esprit pratique d\u2019utiliser un tuyau d\u2019arrosage con\u00e7u pour cet effet. Mais d\u00e8s que M. kobari m\u2019aper\u00e7ut usant de ce tuyau, il me reprocha d&#8217;\u00eatre afflig\u00e9 du fl\u00e9au de la paresse et m&#8217;accusa d&#8217;avoir recouru \u00e0 la m\u00e9thode de la facilit\u00e9 en plus d\u2019avoir gaspill\u00e9 bien des gallons d\u2019eau inutilement. Puis il m\u2019expliqua tendrement que le travail autour de la Khanaqah \u00e9tait une discipline pour l\u2019\u00e9go et que notre \u00e9go avait tendance \u00e0 vouloir s\u2019acquitter des choses sans trop vouloir se fatiguer. \u00c0 \u013e \u00e9poque cette remarque me parut sans fondement et dans ma na\u00efvet\u00e9, je me dis que certainement il \u00e9tait pr\u00e9f\u00e9rable de s\u2019acquitter de la t\u00e2che et de faire le travail sans s&#8217; attarder sur la fa\u00e7on de la faire. Ce n\u2019est que bien des ann\u00e9es apr\u00e8s que je r\u00e9ussis \u00e0 saisir la justesse de ses paroles. <\/p>\n<p>Monsieur Kobari \u00e9tait en conflit constant avec son \u00e9go et aussi avec ses d\u00e9sirs int\u00e9rieurs \u00e0 tel point que j&#8217;en arrivais \u00e0 me demander si vraiment il lui restait encore une infime trace d\u2019individualit\u00e9. La plus petite pens\u00e9e n\u00e9gative suffisait \u00e0 lui faire prendre des mesures drastiques pour se corriger. Un jour, en la pr\u00e9sence d\u2019une vingtaine de derviches, nous travaillons a une r\u00e9vision \u00e9ditoriale d\u2019un manuscrit dont l\u2019original avait \u00e9tait \u00e9crit en arabe et comparions les textes avant la mise sous presse. M. Kobari lisait \u00e0 haute voix en arabe car lettr\u00e9 il \u00e9tait dans cette langue aussi bien qu\u2019en persan et moi je v\u00e9rifiais la correspondance. Nous \u00e9tions bien avanc\u00e9s dans notre travail, lorsque soudain on sonna a la porte et l\u2019on vit appara\u00eetre un mullah qui avait rendez-vous avec le ma\u00eetre. Il s\u2019assit pr\u00e8s de nous en attendant que l\u2019on vienne le chercher pour son entrevue. Sit\u00f4t qu\u2019il se fut assis, il exigea une tasse de th\u00e9 et se mit \u00e0 pr\u00eacher \u00e0 tout un chacun. M. Kobari l&#8217;\u00e9couta pour une courte dur\u00e9e et apr\u00e8s quelques minutes se tourna vers moi en me disant de reprendre notre ouvrage. Quelle ne fut ma consternation en entendant la fa\u00e7on atroce qu\u2019il avait choisi pour faire sa lecture des textes arabes \u00e0 haute voix. De plus les d\u00e9formations \u00e9taient plus accentu\u00e9es pour les passages religieux tir\u00e9s du Coran. En l\u2019entendant, le mullah se mit \u00e0 le corriger. Pendant trente minutes il en fut ainsi, le mullah n&#8217;arr\u00eata pas de faire des corrections et ce d\u2019 une mani\u00e8re bien peu courtoise, alors que Monsieur Kobari s\u2019excusait et demandait pardon au Mullah a chaque maladresse. Le temps parut \u00eatre une \u00e9ternit\u00e9. <\/p>\n<p> Et bient\u00f4t il fut achemin\u00e9 vers le bureau du Ma\u00eetre qui \u013e attendait. En se levant, il ordonna M.Kobari d&#8217;arr\u00eater de lire imm\u00e9diatement, lui rappelant que c&#8217;\u00e9tait un blasph\u00e8me de r\u00e9citer le Coran d\u2019une mani\u00e8re non appropri\u00e9e. Lors du d\u00e9roulement de cet incroyable \u00e9pisode, je me for\u00e7a \u00e0 demeurer calme tentant de ne pas maudire ni m\u00eame de remettre en place ce grossier personnage. De plus je me retrouva dans un \u00e9tat de confusion total vis \u00e0 vis du comportement de M. Kobari. Lorsque plus tard je le retrouvais seul, je ne pus m\u2019emp\u00eacher de soulever la probl\u00e9matique de l\u2019\u00e9trange comportement adopt\u00e9 devant le mullah. Je tentais de r\u00e9soudre le pourquoi des d\u00e9formations de la prononciation des textes qui auparavant ne pr\u00e9sentaient aucune anomalie d\u2019interpr\u00e9tation. \u00ab \u00c0 la minute o\u00f9 je vis entrer le mullah \u00bb, me dit-il, \u00abLa pens\u00e9e que j\u2019\u00e9tais bien sup\u00e9rieur et meilleur que lui m\u2019envahit. Je devins honteux de cette pens\u00e9e et je fus forc\u00e9 de trouver un moyen de m\u2019amender face au mullah que j\u2019avais inconsciemment jug\u00e9. Je voulais rechercher son pardon pour mon arrogance et ma pr\u00e9tention. \u00bb <\/p>\n<p>Bien que Monsieur Kobari avait les moyens de vivre une vie tr\u00e8s confortable, il avait pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 la simplicit\u00e9. Il voua la moiti\u00e9 de ses revenus de retrait\u00e9 aux n\u00e9cessit\u00e9s quotidiennes de la khanaqah et l\u2019autre moiti\u00e9 pour les besoins de sa famille qui comportait son \u00e9pouse, une vieille servante qu\u2019il consid\u00e9rait comme sa propre s\u0153ur et lui-m\u00eame. Il y avait deux chambre dans sa maison, une petite cuisine et un jardin coquet. Le matin il s\u2019affairait \u00e0 travers la ville de T\u00e9h\u00e9ran, accomplissant des t\u00e2ches diverses pour la khanaqah, s\u2019assurant que les imprimeurs allaient faire leur travail de mise sous presse des publications de la khanaqah, faisant l\u2019\u00e9picerie et le march\u00e9, se rendant au banquet accomplissant bien d\u2019autres petites t\u00e2ches importantes pour le bon fonctionnement de la khanaqah. Et ce faisant il prenait soin de rester tr\u00e8s frugal dans ses d\u00e9penses. Par exemple il \u00e9vitait de prendre les transports en public le plus possible, se for\u00e7ant \u00e0 marcher aussi souvent que possible. Parfois au lieu de prendre un taxi, il prenait l\u2019autobus, sans vivre cela comme un calvaire ou une difficult\u00e9. <\/p>\n<p>En \u00e9tant avec M.Kobari, tout \u00e9tait source d\u2019apprentissage et d\u2019exp\u00e9rience. Un jour, j\u2019obtins la permission de l\u2019accompagner lors d\u2019un d\u00e9placement important en ville. Avertis de son comportement asc\u00e9tique, je me pr\u00e9parais \u00e0 faire une longue marche. \u00c0 ma grande surprise, il insista \u00e0 vouloir voyager en taxi car disait-il, j\u2019\u00e9tais son invit\u00e9. Remarquant mon \u00e9tat de surprise et de confusion et m\u00eame un certain degr\u00e9 de d\u00e9ception, il me dit alors : \u00ab Le Soufisme c\u2019est le d\u00e9tachement complet de toute chose, et m\u00eame refuser de prendre un taxi peut devenir un \u00e9l\u00e9ment d\u2019attachement. \u00bb <\/p>\n<p> Apr\u00e8s avoir compl\u00e9t\u00e9 les diverses responsabilit\u00e9s de la journ\u00e9e, M.Kobari rentrait chez lui pour prendre les repas avec son \u00e9pouse. Il \u00e9tait rare que M.Kobari invite des gens chez lui. Cependant il \u00e9tait fr\u00e9quent pour les gens d\u2019aller lui rendre visite \u00e0 l\u2019improviste, s\u2019invitant sans fa\u00e7on. Il les recevaient de fa\u00e7on conviviale. Tous esp\u00e9raient passer quelques minutes en sa compagnie. En ce qui me concerne j\u2019ai eu le plaisir \u00e0 plusieurs reprises de manger chez lui le midi. Nous mangions notre repas puis durant trente minutes nous regardions la t\u00e9l\u00e9vision en noir et blanc, poste re\u00e7u en cadeau de sa fille. <\/p>\n<p> Incroyablement, m\u00eame en regardant la t\u00e9l\u00e9vision, M.Kobari ne pouvait s\u2019emp\u00eacher d\u2019\u00eatre envahi de la pr\u00e9sence Divine. Un jour alors que nous regardions une s\u00e9rie t\u00e9l\u00e9vis\u00e9e \u00ab Gunsmoke \u00bb, cet \u00e9pisode en particulier mettait en sc\u00e8ne un personnage qui se sacrifiait pour sauver la vie de quelqu\u2019un qu\u2019il ne connaissait pas. M. Kobari commen\u00e7a \u00e0 fondre en larmes silencieusement, son corps tout entier se mit \u00e0 trembler, il se tourna vers moi et avec une voix \u00e0 peine perceptible il me dit : \u00abVoil\u00e0 le v\u00e9ritable amour, et cependant je suis si loin de cela. \u00bb \u00c0 cela, je me retrouvais aussi en larmes, me retrouvant saisi par l\u2019\u00e9tat et la condition de M. Kobari. Plus tard lorsque je fus chez nous, je compris que c\u2019\u00e9tait l\u00e0 que se situait la diff\u00e9rence entre un homme de Dieu et le reste des hommes. Il percevait la beaut\u00e9 Divine l\u00e0 o\u00f9 le commun des hommes ne per\u00e7oit que des choses d\u00e9risoires. Pendant vingt cinq ann\u00e9es, M. Kobari se rendit \u00e0 la khanaqah chaque jour de quatorze heures \u00e0 dix heures du soir, ne quittant jamais le lieu tant qu\u2019il restait une seule personne. Il prenait sur lui de toujours s\u2019occuper des t\u00e2ches les plus ingrates et les moins gratifiantes, servant d\u2019exemple aux autres derviches. <\/p>\n<p>Lors des soir\u00e9es de rencontres, en d\u00e9pit de ses ann\u00e9es de service et de sa place honorifique au sein de la khanaqah, il persistait \u00e0 aller s\u2019asseoir \u00e0 l\u2019entr\u00e9e l\u00e0 o\u00f9 se d\u00e9chaussent les derviches. <\/p>\n<p>La pi\u00e8ce r\u00e9serv\u00e9e pour la pr\u00e9paration du th\u00e9 (dudde) \u00e9tait l\u2019endroit privil\u00e9gi\u00e9 o\u00f9 s\u2019activait M.Kobari mais aussi la place o\u00f9 il aimait se retrouver. Cet endroit devenait un lieu d\u2019apprentissage et un centre de perfectionnement pour tous les derviches conscients et habilit\u00e9s \u00e0 faire cette prise de conscience sur les ph\u00e9nom\u00e8nes pr\u00e9sents dans ce lieu. <\/p>\n<p>Il enseignait en offrant ses services et ne d\u00e9sirait ni n&#8217;attendait de remerciements de quiconque. Bien qu\u2019il fut responsable de la gestion de la khanaqah, jamais on ne l\u2019entendit donner des ordres. Il pr\u00e9f\u00e9rait faire savoir ce qui \u00e9tait \u00e0 faire et ce qui \u00e9tait acceptable de faire, et, il le pr\u00e9sentait en mod\u00e8le que les autres reproduisaient d\u2019une mani\u00e8re simple et naturelle. Il \u00e9tait toujours le premier \u00e0 se mettre au travail, choisissant les t\u00e2ches les plus ardues, sans jamais ressentir un tant soit peu de la fiert\u00e9 ou une seule trace de satisfaction personnelle d\u2019avoir bien agit. <\/p>\n<p>Il \u00e9tait fr\u00e9quent de le voir agir, pour lui nulle t\u00e2che \u00e9tait n\u00e9gligeable, si cela impliquait un service \u00e0 rendre pour un derviche quelle que soit la circonstance, il accomplissait toujours le travail avec la m\u00eame ferveur. <\/p>\n<p>Une chose \u00e9tait certaine, pour M. Kobari il n&#8217;existait pas de travail p\u00e9nible ou fastidieux. Un soir de r\u00e9union, alors que celui-ci passait pr\u00e8s de nous, un nouveau derviche l\u2019interpella lui demandant de lui apporter une tasse de th\u00e9. Bien \u00e9videmment, cette personne ignorait tout du statut de notre personnage. Plusieurs autres derviches tent\u00e8rent de se lever pour r\u00e9pondre aux exigences du nouveau membre. Mais de toute \u00e9vidence, M. Kobari refusa et il s\u2019en fut lui-m\u00eame aller servir cette tasse de th\u00e9 et la pr\u00e9senter \u00e0 qui de droit. <\/p>\n<p> D\u00e8s que M.Kobari entrait \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de la khanaqah, jusqu\u2019au moment o\u00f9 il s\u2019appr\u00eatait \u00e0 partir, celui-ci restait affair\u00e9 constamment. Il avait une tr\u00e8s grande d\u00e9votion pour le Ma\u00eetre et un Amour immense pour les derviches et leur bien \u00eatre passait avant sa propre personne. L\u2019anecdote suivante illustre tr\u00e8s bien ce trait altruiste qui caract\u00e9risait si bien cet homme. Un derviche fr\u00e9quentant la Voie depuis assez longtemps, me dit qu\u2019 il \u00e9tait une fois pr\u00e9sent dans la khanaqah de T\u00e9h\u00e9ran alors que l\u2019 hiver \u00e9tait des plus froids cette ann\u00e9e l\u00e0. Une nuit, il vit M. Kobari quitter la khanaqah vers dix heures, comme a l\u2019accoutum\u00e9. Deux heures plus tard, le derviche \u00e9tait toujours \u00e9veill\u00e9, ne pouvant trouver le sommeil, lorsqu\u2019il entendit soudain M. Kobari rentrer discr\u00e8tement dans la khanaqah. Il se mit \u00e0 l\u2019observer se demandant ce qu\u2019il pouvait bien faire l\u00e0 \u00e0 pareille heure, quand il le vit prendre un bidon de mazout et aller remplir le r\u00e9servoir du syst\u00e8me de chauffage qui \u00e9tait reli\u00e9 au dortoir des derviches endormis. Puis lorsque sa besogne fut remplie il disparut aussi silencieusement qu\u2019il \u00e9tait arriv\u00e9. Le lendemain ce m\u00eame derviche demanda a M. Kobari des explications sur ce qu\u2019il s\u2019etait passe cette nuit. Il hesita un moment puis repondit qu\u2019au moment o\u00f9 le sommeil allait s\u2019emparait de son \u00eatre l\u2019id\u00e9e lui v\u00eent que le r\u00e9servoir allait se vider et laisser les derviches transis par le froid mordant de la nuit. Donc, il d\u00e9cida de se lever et de parcourir \u00e0 pieds la distance aller retour pour s\u2019assurer du confort des autres. Cet acte de d\u00e9votion et d\u2019amour altruiste aurait tr\u00e8s bien pu se passer sans que l\u2019on ne sache quoi que se soit, mais il y avait ce soir l\u00e0 un t\u00e9moin oculaire qui avait vu cette performance extraordinaire. Nul ne saurait mettre un chiffre sur le nombre de fois o\u00f9 cet homme v\u00e9n\u00e9rable avait accompli des actes d\u00e9pourvus d\u2019individuation et remplis d\u2019amour pour ceux \u00e0 qui ils s\u2019adressaient. Tous ceux qui entr\u00e8rent en contact de pr\u00e8s ou de loin avec lui se sont retrouv\u00e9s affect\u00e9s par sa personnalit\u00e9, il les marqua de fa\u00e7on remarquablement profonde. Il traitait les gens avec un grand respect et en m\u00eame temps demeurait toujours franc et direct. Un jours, nous part\u00eemes rendre visite a la personne responsable de la reliure des manuscrits. C\u2019\u00e9tait une personne d\u2019un certain \u00e2ge, qui offrait des prix assez raisonnables. M. Kobari \u00e9tait un homme tr\u00e8s courtois et poli. Lorsqu\u2019il s\u2019assit pour n\u00e9gocier le prix du livre, l\u2019imprimeur lui fit savoir qu\u2019il voulait discuter d\u2019un sujet beaucoup plus important que l\u2019argent. Il fit donc savoir qu\u2019il d\u00e9sirait devenir membre de la confr\u00e9rie et \u00eatre initi\u00e9 dans la Voie. Sans aucune h\u00e9sitation M.Kobari lui dit que c\u2019\u00e9tait chose impossible. Cela choqua l\u2019imprimeur qui demeura stup\u00e9fait un instant car il n\u2019ignorait pas l\u2019amour et la d\u00e9votion que portait notre ami au Soufisme, puis il demanda la raison de ce refus. M. Kobari repondit \u00ab Si vous devenez soufi, vous ne serez plus en mesure de nous facturer la reliure es livres. Pensez vous etre a meme de vous passer de cet argent ? \u00bb L\u2019 homme baissa la t\u00eate confus. \u00ab \u0116coutez-moi, si vous voulez savoir la v\u00e9rit\u00e9, je suis arriv\u00e9 a la conclusion que tout le monde est un soufi, a sa fa\u00e7on, sans le r\u00e9aliser. S\u2019il vous pla\u00eet revenons \u00e0 notre discussion sur la reliure et dites-moi combien cela va me co\u00fbter. \u00bb Apr\u00e8s le d\u00e9c\u00e8s de M.Kobari, notre relieur accepta les conditions de son admission dans la Voie et fut initi\u00e9. <\/p>\n<p>Vers la fin de sa vie, la sant\u00e9 de M.Kobari se d\u00e9t\u00e9riorait et il lui dev\u00eent difficile de faire les aller et retour quotidiens. Un jour le Ma\u00eetre lui annon\u00e7a qu\u2019il pouvait s\u2019il le souhaitait vivre dans la khanaqah. Ce fut la r\u00e9ponse \u00e0 un r\u00eave, et jadis il m\u2019avait confi\u00e9 qu\u2019il souhaitait finir ses jours \u00e0 la khanaqah entour\u00e9 des derviches qu\u2019il aimait tant. Alors apr\u00e8s vingt cinq ann\u00e9es de service il allait enfin pouvoir vivre dans la confr\u00e9rie. Tr\u00e8s vite cependant il se rendit compte qu\u2019il valait mieux faire des aller et retours difficiles que de vivre dans la khanaqah, car il \u00e9tait constamment \u00e0 bichonner les derviches jour et nuit , se privant d\u2019un repos devenu obligatoire pour lui d\u00e9sormais. Lorsque la situation fut insoutenable, il demanda la permission au ma\u00eetre de retourner chez lui pour mourir en paix et c\u2019est ce qui arriva. Le 23 mars 1978, juste quelques semaines apr\u00e8s son retour chez lui, il rendit l\u2019\u00e2me. Peut \u00eatre l\u2019\u00e9pitaphe le plus appropri\u00e9 qui d\u00e9crive M Kobari en tant que disciple a \u00e9t\u00e9 \u00e9crite par Dr. Nurbakhsh, le Ma\u00eetre pour qui il fut si d\u00e9vou\u00e9. <br \/> <em> <\/p>\n<p>Le disciple est un chercheur sinc\u00e8re qui est lib\u00e9r\u00e9 de tout attachement. Il ne souhaite que Dieu, il chemine sur la Voie sans faire r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 lui-m\u00eame. Il n\u2019a rien a cont\u00e9 sur lui et ne se plaint jamais du Bien-Aim\u00e9. Le disciple est un amoureux dont le c\u0153ur est us\u00e9 par la langueur et le d\u00e9sir. Il a d\u00e9pass\u00e9 les dimensions des deux mondes et s\u2019est uni \u00e0 la V\u00e9rit\u00e9. Il ne recherche que Dieu et dans ses discours il n\u2019y a que Dieu comme pr\u00e9occupation. <br \/> Il se rapproche du Bien-Aim\u00e9 et se retrouve happ\u00e9 par l\u2019Amour. D\u2019instant en instant, il purifie le miroir de son c\u0153ur des ternissures du moi de l\u2019\u00e9go. Et par la Gr\u00e2ce Divine, celui-ci brille de SA Lumi\u00e8re. <\/p>\n<p> ( Page 118 \u00ab In The Tavern of Ruin \u00bb) <br \/> <\/em> <br \/> N.B : Khanaqah est le lieu o\u00f9 se r\u00e9unissent les chercheurs en qu\u00ebte de la V\u00e9rit\u00e9.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Alireza Nurbakhsh Texte tir\u00e9 de la revue Sufi num\u00e9ro XVII page 10, Printemps 1993. 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