{"id":1474,"date":"2006-05-30T11:37:27","date_gmt":"2006-05-30T11:37:27","guid":{"rendered":"http:\/\/example.com\/lenseigne-de-la-tete-coupee"},"modified":"2013-03-11T09:32:03","modified_gmt":"2013-03-11T09:32:03","slug":"lenseigne-de-la-tete-coupee","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/journalsoufi.com\/index.php\/2006\/05\/30\/lenseigne-de-la-tete-coupee\/","title":{"rendered":"L&#8217;enseigne de la t\u00eate coup\u00e9e"},"content":{"rendered":"<p><em>Jeffrey Rothschild<\/em><\/p>\n<p>\u00ab Passeport, Passeport \u00bb<\/p>\n<p>&#8220;<i>Allah, Allah<\/i>&#8221;<\/p>\n<p>&#8220;Eh vous, \u00eates-vous sourd ? j\u2019ai demand\u00e9 votre passeport.&#8221;<\/p>\n<p><i>Allah<\/i> r\u00e9sonnait sur chaque fibre de son \u00eatre. <i>Allah, Allah<\/i>, chantait les atomes. <\/p>\n<p>&#8220;Je ne vais plus vous le demander une nouvelle fois. Donnez-moi votre passeport.&#8221;<\/p>\n<p>Comme une bulle s\u2019\u00e9levant du fonds de l\u2019oc\u00e9an vers la surface, il sentit sa conscience rappel\u00e9e au monde terrestre.<br \/>\n<br \/>Au cours des derni\u00e8res soixante-douze heures, il avait \u00e9t\u00e9 amen\u00e9 \u00e0 discuter avec tant de petits bureaucrates, de jeunes fonctionnaires et de laquais politiques qu\u2019il s&#8217;\u00e9tait rendu compte qu\u2019il pouvait d\u00e9sormais anticiper leurs r\u00e9actions avec autant de facilit\u00e9 que s\u2019ils \u00e9taient les acteurs d\u2019un film qu\u2019il avait vu plusieurs fois de suite sur un m\u00eame vol transatlantique. Il savait par exemple que le garde qui se tenait devant lui pour lui bloquer le passage \u00e9tait tellement irrit\u00e9 qu\u2019il pouvait se servir de la mitraillette qui pendait \u00e0 son \u00e9paule, au cas o\u00f9 il n\u2019obtiendrait pas gain de cause dans les secondes qui suivaient.<br \/>\n<br \/>Il d\u00e9posa prudemment son passeport sur la table qu\u2019il avait devant lui, le plus vite qu\u2019il pouvait, \u00e0 cause de la fatigue accumul\u00e9e du voyage, juste au moment o\u00f9 le garde d\u00e9pla\u00e7ait la mitraillette de son \u00e9paule et en pla\u00e7ait le canon \u00e0 quelques pouces de son visage. Le garde prit alors le passeport de sa seconde main et la remit \u00e0 l\u2019officier en uniforme qui \u00e9tait assis derri\u00e8re lui. Ce dernier l\u2019ouvrit d\u2019un air ennuy\u00e9. A mesure qu\u2019il lisait le document, l\u2019ennui semblait dispara\u00eetre de sa face.<\/p>\n<p>\u00ab Alivery Bernal \u00bb dit l\u2019officier, lisant le nom inscrit sur le passeport.<\/p>\n<p>Bien que l\u2019officier ne lui adressa pas directement la parole, il acquies\u00e7a par mesure de prudence. Apr\u00e8s \u00eatre arriv\u00e9 \u00e0 ce niveau, il ne voulait prendre aucun risque qui lui fasse tout perdre \u00e0 cause d\u2019une simple erreur d\u2019interpr\u00e9tation.<\/p>\n<p>\u00ab Selon ce document, vous \u00eates n\u00e9 ici en Azerba\u00efdjan. Est-ce vrai? \u00bb demanda l\u2019officier avec surprise.<\/p>\n<p>Il acquies\u00e7a de nouveau, toujours muet. Par exp\u00e9rience, il avait appris qu\u2019il valait mieux ne pas s\u2019aventurer \u00e0 livrer volontairement des informations \u00e0 ce genre d\u2019officiers; tr\u00e8s souvent cela vous amenait \u00e0 r\u00e9pondre \u00e0 de nombreuses autres questions. <\/p>\n<p>\u00ab Mais vous \u00eates en possession d\u2019un passeport am\u00e9ricain \u00bb soulevant les paupi\u00e8res, l\u2019officier continua \u00ab comment cela se fait il ? \u00bb<\/p>\n<p>Il savait que le moment \u00e9tait venu de s\u2019expliquer s\u2019il voulait garder quelque espoir de passer l\u2019immigration de ce pays. Quelque soit la suite des \u00e9v\u00e8nements, quelques soient les risques, il devait se rendre aupr\u00e8s du ma\u00eetre. Dix ans : c\u2019\u00e9tait une trop longue p\u00e9riode d\u2019attente pour revoir le ma\u00eetre; il ne voulait pas prolonger cette attente inutilement.<\/p>\n<p>\u00ab Mon p\u00e8re \u00e9tait am\u00e9ricain \u00bb il r\u00e9pondit enfin, juste au moment o\u00f9 l\u2019officier allait perdre patience. \u00ab Il travaillait comme ing\u00e9nieur pour une compagnie p\u00e9troli\u00e8re et \u00e9tait souvent en d\u00e9placement. Il travaillait sur un projet ici \u00e0 Baku quand il fit la connaissance de ma m\u00e8re, une azerba\u00efdjanaise. Six mois plus tard, ils se mari\u00e8rent et il d\u00e9cida de rester en Azerba\u00efdjan parce toute la famille de ma m\u00e8re se trouvait ici et qu\u2019il n\u2019avait plus aucun parent en vie. Nous avons v\u00e9cu ici \u00e0 Baku jusqu\u2019\u00e0 mes cinq ans; puis les fonctions de mon p\u00e8re nous amen\u00e8rent en Iran, dans de petites villes, le long de la mer Caspienne \u2013 Rasht, Rusdar, Amol, Ardebil. Nous sommes revenus ici quand j\u2019avais dix ans. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Et quand avez-vous obtenu votre passeport am\u00e9ricain? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab J\u2019ai d\u00e9cid\u00e9 d\u2019aller au coll\u00e8ge aux \u00c9tats Unis \u00e0 l\u2019\u00e2ge de dix-huit ans. \u00bb Il \u00e9tait content maintenant de l\u2019avoir fait. Il savait qu\u2019\u00e0 cause de son passeport am\u00e9ricain, l\u2019officier ne pouvait probablement pas trop le maltraiter.<\/p>\n<p>\u00ab Alors, pourquoi revenir en Azerba\u00efdjan maintenant? \u00bb demanda l\u2019officier avec une voix trahissant la suspicion et le scepticisme.<\/p>\n<p>\u00ab Pour visiter la famille de ma m\u00e8re. Je ne les ai pas vus depuis pr\u00e8s de dix ans. Comme j\u2019avais un moment de libre, j\u2019ai d\u00e9cid\u00e9 de venir leur rendre visite. Ce pays a \u00e9t\u00e9 ma patrie \u00bb<\/p>\n<p>Ceci n\u2019\u00e9tait pas exactement un mensonge. Il visiterait selon toute vraisemblance la famille de sa m\u00e8re avant son retour au pays. Par contre raconter la v\u00e9ritable raison de sa pr\u00e9sence ici serait interpr\u00e9t\u00e9 comme une folie. Dire qu\u2019il \u00e9tait venu rendre visite \u00e0 un ma\u00eetre soufi ne lui aurait caus\u00e9 que des probl\u00e8mes.<br \/>\n<br \/>L\u2019officier ne dit rien pendant un long moment pendant qu\u2019il alternait son regard du passeport \u00e0 son propri\u00e9taire. Il prit ensuite son tampon administratif et l\u2019apposa sur le passeport.<\/p>\n<p>\u00ab Bienvenu au pays! \u00bb lan\u00e7a-t-il avec un large sourire, en lui rendant son passeport.<\/p>\n<p>De l\u2019a\u00e9roport, il prit un taxi pour le centre ville de Baku o\u00f9 il avait r\u00e9serv\u00e9 une chambre \u00e0 l\u2019H\u00f4tel Azerba\u00efdjan. L\u2019\u00e9tape suivante \u00e9tait de trouver le moyen de voyager \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur du pays. A une \u00e9poque le ma\u00eetre vivait \u00e0 Baku. Ensuite il avait d\u00e9cid\u00e9 soudain de quitter la ville pour la campagne, loin du monde, pour se retirer dans le d\u00e9sert o\u00f9 il habite depuis ces derni\u00e8res ann\u00e9es.<br \/>\n<br \/>Peut-\u00eatre que la meilleure chose, pensa-t-il en regardant la chambre d\u2019h\u00f4tel obscure qu\u2019il occupait, serait de louer une voiture sans chauffeur. Il y avait une chose \u00e0 savoir sur l\u2019Azerba\u00efdjan : malgr\u00e9 le tr\u00e9sor de milliards de barils de p\u00e9trole inexploit\u00e9s sous la mer Caspienne ce pays avait l\u2019air de n\u2019avoir jamais rien eu, d\u2019\u00eatre pauvre et sale, mais il poss\u00e9dait suffisamment d\u2019essence \u00e0 bon march\u00e9, \u00e0 dix centimes le gallon. Trouver une voiture en bon \u00e9tat de marche ne sera probablement pas une chose ais\u00e9e, pensa-t-il avant de s\u2019endormir.<\/p>\n<p>Quand il se r\u00e9veilla quelques heures plus tard, la nuit \u00e9tait tomb\u00e9e et tout \u00e9tait obscur autour de lui. Il alla \u00e0 la fen\u00eatre et souleva le rideau us\u00e9, laissant les lumi\u00e8res de la ville illuminer la chambre d\u2019une tendre et \u00e9trange luminosit\u00e9. Il ouvrit ensuite son sac \u00e0 dos et en sortit le petit tapis de pri\u00e8re en peau de mouton que lui avait donn\u00e9 le ma\u00eetre, le jour de leur premi\u00e8re rencontre. Apr\u00e8s l\u2019avoir dispos\u00e9 avec attention dans le coin de la chambre, il s\u2019assit jambes crois\u00e9es et s\u2019effor\u00e7a de vider son esprit pour laisser le <i>zikr<\/i> que le ma\u00eetre lui avait prodigu\u00e9, emporter ses pens\u00e9es, le vidant de lui-m\u00eame et du monde, et l\u2019ouvrant \u00e0 <i>Allah<\/i>. <\/p>\n<p>Il s\u2019\u00e9tait souvent assis sur ce tapis, s\u2019effor\u00e7ant de s\u2019oublier et de se souvenir de Dieu depuis quelques vingt ans maintenant, un peu plus de la moiti\u00e9 de son \u00e2ge. Sa derni\u00e8re rencontre avec le ma\u00eetre remontait \u00e0 dix ans en arri\u00e8re, et la seule autre rencontre qui avait pr\u00e9c\u00e9d\u00e9 celle-ci remontait encore dix ans plus t\u00f4t, alors qu&#8217;il n&#8217;avait que dix-sept ans. La p\u00e9riodicit\u00e9 de dix ans \u00e9tait le choix du ma\u00eetre bien-entendu. \u00ab Te voir avant qu\u2019une d\u00e9cennie ne s\u2019ach\u00e8ve serait une perte de temps et sans objet. \u00bb lui avait dit le ma\u00eetre d\u00e8s leur premi\u00e8re rencontre. \u00ab Si tu es s\u00e9rieux sur cette voie, tu dois comprendre que le chemin du retour \u00e0 Dieu se parcourt lentement, plus lentement que tu ne peux accepter si tu savais. Tu as presque vingt ans. Pendant presque vingt ans donc, tu as model\u00e9 ta personnalit\u00e9, en tissant une barri\u00e8re illusoire entre toi et Dieu. Comment esp\u00e8res-tu d\u00e9truire cette barri\u00e8re sans plusieurs ann\u00e9es d\u2019effort et de lutte? Es-tu capable d\u2019une telle d\u00e9votion? Moi, je ne sais pas, mais tu dois apprendre \u00e0 \u00eatre patient si tu es r\u00e9ellement sinc\u00e8re dans ton engagement de retourner \u00e0 Dieu. Je te laisserai rester ici avec moi pour quelques jours. Apr\u00e8s cela cependant, tu dois partir. Si apr\u00e8s dix ans tu es encore sur la voie tu pourras venir me voir \u00e0 nouveau.\u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Serai-je livr\u00e9 \u00e0 moi-m\u00eame durant toute cette p\u00e9riode? \u00bb demanda-t-il avec appr\u00e9hension. Il ne savait pas s\u2019il pouvait \u00eatre capable du d\u00e9vouement d\u00e9crit par le ma\u00eetre.<br \/>\n<br \/>\u00ab Tu n\u2019es jamais seul tant que tu voyages sur cette voie \u00bb lui r\u00e9pondit le ma\u00eetre d\u2019une voix douce. \u00ab <i>Allah<\/i> sera toujours avec toi, que tu aies conscience de Lui ou pas \u00bb. <\/p>\n<p>Plus tard pourtant, peut-\u00eatre ayant eu piti\u00e9 de lui, le ma\u00eetre lui remit l\u2019adresse d\u2019un <i>sheikh<\/i> en Am\u00e9rique qui supervisait une khan\u00e9qah \u00e0 moins de cinquante kilom\u00e8tres de la ville o\u00f9 Alevery suivrait ses \u00e9tudes sup\u00e9rieures, et qui, ajouta le ma\u00eetre, pourrait l&#8217;aider \u00e0 le guider sur la voie : tout ce qui adviendrait apr\u00e8s cela serait du ressort de <i>Allah<\/i>.<\/p>\n<p>Comme toujours, le ma\u00eetre savait mieux ce qui \u00e9tait bon pour lui, et il s\u2019est av\u00e9r\u00e9 que sans la guidance du <i>sheikh<\/i>, Alivery ne savait pas s\u2019il aurait \u00e9t\u00e9 en mesure de rester sur la voie aussi longtemps. C\u2019\u00e9tait une des innombrables choses pour laquelle il devait une forte reconnaissance au ma\u00eetre, \u00e0 Dieu.<\/p>\n<p>Le lendemain, en d\u00e9but d&#8217;apr\u00e8s-midi, Alivery r\u00e9ussi \u00e0 louer une voiture, si on pouvait encore l\u2019appeler ainsi. C\u2019\u00e9tait une Chevy-nova de 1976, vert olive, presque m\u00e9connaissable, tellement elle avait \u00e9t\u00e9 caboss\u00e9e. Mais \u00e0 son grand \u00e9tonnement, la voiture \u00e9tait encore en \u00e9tat de marche et l\u2019homme qui la lui avait lou\u00e9e jura qu\u2019il n\u2019y aurait aucun probl\u00e8me pour faire le voyage \u00e0 travers le d\u00e9sert \u00e0 condition d\u2019avoir suffisamment de r\u00e9serves d\u2019essence et d\u2019eau pas seulement pour l\u2019automobile mais aussi pour son conducteur.<br \/>\n<br \/>Apr\u00e8s avoir rassembl\u00e9 toutes les provisions dont il avait besoin et v\u00e9rifi\u00e9 de nouveau la carte routi\u00e8re annot\u00e9e que le ma\u00eetre lui avait envoy\u00e9e en Am\u00e9rique, il paya sa facture d\u2019h\u00f4tel et se dirigea vers l\u2019autoroute qui l\u2019amenait \u00e0 l\u2019ouest de Baku. Selon ses pr\u00e9visions, cela lui prendrait un peu plus de deux jours pour arriver chez le ma\u00eetre, en conduisant directement et en ne s\u2019arr\u00eatant que pour dormir sur le bord de la route quand cela serait absolument n\u00e9cessaire.<\/p>\n<p>Mais il s\u2019av\u00e9ra qu\u2019il arriva \u00e0 destination apr\u00e8s moins d&#8217;un jour et demi de voyage. Il \u00e9tait tellement empress\u00e9 de rencontrer son ma\u00eetre, qu\u2019il ne s&#8217;arr\u00eat\u00e2t qu\u2019une seule fois pour quelques heures, apr\u00e8s s\u2019\u00eatre endormi au volant et \u00e9vit\u00e9 de justesse de percuter l&#8217;arri\u00e8re d&#8217;un camion charg\u00e9 de poulets. Cette destination, marqu\u00e9e au crayon de la main du ma\u00eetre \u00e9tait connue sous l\u2019appellation \u00ab L\u2019enseigne de la t\u00eate coup\u00e9e.\u00bb Il n\u2019avait aucune id\u00e9e de ce \u00e0 quoi pouvait ressembler un lieu appel\u00e9 \u00ab L\u2019enseigne de la t\u00eate coup\u00e9e \u00bb. Mais c\u2019est \u00e0 cet endroit qu\u2019il devait rencontrer le ma\u00eetre selon le message qu\u2019il avait re\u00e7u avec le plan, et c\u2019est l\u00e0-bas qu\u2019il se dirigea donc.<\/p>\n<p>Selon le plan, il devait suivre une route secondaire pour arriver \u00e0 destination \u00e0 quelques kilom\u00e8tres du point o\u00f9 il se trouvait \u00e0 pr\u00e9sent, ceci lui demanda une plus grande concentration au volant. Dix ann\u00e9es se dit-il tout haut, tout en tournant vers la route secondaire, dix longues ann\u00e9es : c\u2019est incroyable qu\u2019elles soient pass\u00e9es aussi vite. Apr\u00e8s avoir parcouru une courte distance sur la route secondaire, il atteignit un b\u00e2timent en forme de d\u00f4me qui ressemblait \u00e0 une mosqu\u00e9e. Mais il \u00e9tait certain que ce n\u2019\u00e9tait pas une mosqu\u00e9e. A l\u2019entr\u00e9e, accroch\u00e9e \u00e0 la branche d\u2019un arbre, balan\u00e7ait une peinture faite sur du bois rudimentaire, repr\u00e9sentant un homme qui semblait flotter en l\u2019air, avec la t\u00eate coup\u00e9e de son corps par une grande hache en forme de croissant lunaire. Il en conclut qu\u2019elle repr\u00e9sentait l\u2019enseigne de la t\u00eate coup\u00e9e.<\/p>\n<p>A la porte, il fut accueilli par un jeune homme de forte stature tout habill\u00e9 de blanc. Alivery allait se pr\u00e9senter \u00e0 lui et expliquer la raison de sa visite quand le jeune fit un signe de la t\u00eate l\u2019invitant \u00e0 rentrer. Une fois \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur, l\u2019homme le dirigea le long d\u2019un corridor menant \u00e0 une petite chambre au fond du b\u00e2timent. Il en d\u00e9duit que c\u2019\u00e9tait une sorte de caravans\u00e9rail. Derri\u00e8re la porte, Alivery \u00e9tait certain de la pr\u00e9sence du ma\u00eetre. Il prit une profonde respiration, essaya de se concentrer de tout son c\u0153ur sur la pr\u00e9sence de celui qu\u2019il allait revoir et frappa doucement \u00e0 la porte. Apr\u00e8s un long moment, une voix distante mais puissante demanda qui \u00e9tait l\u00e0.<\/p>\n<p>\u00ab C\u2019est toi \u00bb, r\u00e9pondit Alivery, souriant \u00e0 lui-m\u00eame.<\/p>\n<p>Il percevait le rire du ma\u00eetre dans la pi\u00e8ce, un rire qui \u00e9clairait tout ce qui l\u2019entourait et finalement la voix lui demanda de rentrer. <\/p>\n<p>\u00ab Bienvenu \u00bb dit le ma\u00eetre avec un large sourire pendant que Alivery entrait dans la pi\u00e8ce. \u00ab Je t\u2019attendais.\u00bb <\/p>\n<p>N\u2019ayant eu que peu ou aucune exp\u00e9rience de la communication ou de l\u2019interaction d\u2019un niveau autre qu\u2019externe, physique ou verbale, la plupart des gens pourraient penser inconcevable que pendant les trois semaines que Alivery passa avec le ma\u00eetre, rien d\u2019important n\u2019eut lieu entre eux, car pendant la majeure partie du temps qu&#8217;ils pass\u00e8rent ensemble, ils rest\u00e8rent silencieux ou jou\u00e8rent aux cartes en se taquinant et en faisant des blagues. Bien que cela paraisse inconcevable, la r\u00e9alit\u00e9 \u00e9tait tout autre : en ce qui concerne le ma\u00eetre, ce qui \u00e9tait perceptible dans le monde ext\u00e9rieur n\u2019\u00e9tait qu&#8217;une infime partie de ce qui se passait en v\u00e9rit\u00e9, la grande partie se d\u00e9roulait hors de port\u00e9e de l\u2019esprit ou de la conscience humaine. Plus encore, m\u00eame les actes en apparence les plus mondains du ma\u00eetre ont un but ainsi qu\u2019un effet et peuvent aboutir \u00e0 la connaissance s\u2019il l\u2019on y pr\u00eate attention. A mesure que les jours passaient, Alivery se sentait de plus en plus d\u00e9tach\u00e9 de sa vie en Am\u00e9rique, comme s\u2019il avait toujours \u00e9t\u00e9 l\u00e0, avec le ma\u00eetre. Rien ne semblait l\u2019int\u00e9resser \u00e0 pr\u00e9sent : ni ses pr\u00e9occupations ordinaires, ni ses propres responsabilit\u00e9s. Ce qui importait \u00e9tait l\u2019instant pr\u00e9sent : \u00eatre avec le ma\u00eetre. Deux jours avant son d\u00e9part, il d\u00e9cida d\u2019essayer de dormir le moins possible pendant le restant de son s\u00e9jour, afin de ne pas gaspiller m\u00eame un instant s\u2019il pouvait l\u2019\u00e9viter. Dix ans \u00e9tait une longue p\u00e9riode et il aurait suffisamment le temps de dormir dans l\u2019avion qui le ram\u00e8nerait dans son pays. Cette nuit pourtant, apr\u00e8s avoir travaill\u00e9 toute la journ\u00e9e \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur, au soleil, sous la supervision du ma\u00eetre dans son jardin, et apr\u00e8s avoir aval\u00e9 un copieux d\u00eener, Alivery s\u2019endormit aussit\u00f4t qu\u2019il s\u2019\u00e9tendit pour faire ce qu\u2019il pensait \u00eatre une courte sieste. <\/p>\n<p>Peu avant le lever du jour, de m\u00eame qu&#8217;il s&#8217;\u00e9tait endormi sans en \u00eatre conscient, il se retrouva brusquement \u00e9veill\u00e9. Il n\u2019avait aucune id\u00e9e de ce qui l\u2019avait r\u00e9veill\u00e9, ni pourquoi, mais il savait de mani\u00e8re certaine qu\u2019il devait se lever. Sans y penser, il s\u2019assit, se couvrit le corps avec un drap et commen\u00e7a \u00e0 faire son <i>zikr<\/i>, le souvenir, le rappel \u00e0 Dieu. Jusqu&#8217;\u00e0 lors, il croyait encore que c\u2019est lui qui se souvenait de Dieu. Plus tard, il comprit que c\u2019est tout le contraire, c\u2019est Dieu qui se souvient de lui et si Dieu ne se souvenait pas de lui en premier, il n\u2019aurait jamais eu le pouvoir de se souvenir de Lui. Il n\u2019avait aucune id\u00e9e du temps qui s\u2019\u00e9tait \u00e9coul\u00e9 car \u00e0 ce moment le temps n\u2019avait aucune importance. Tout ce dont il pouvait se souvenir c\u2019est que soudain, tout son \u00eatre avait commenc\u00e9 \u00e0 lui \u00e9chapper. C\u2019\u00e9tait comme si son \u00eatre n\u2019avait jamais exist\u00e9 et s\u2019\u00e9tait tout simplement \u00e9vanoui dans le n\u00e9ant. Il \u00e9tait encore conscient mais cette conscience n\u2019\u00e9tait plus la sienne; la seule R\u00e9alit\u00e9 qui subsistait \u00e9tait la Sienne. Toutes ses pr\u00e9occupations dans ce monde \u00e9taient devenues aussi superflues qu\u2019une tra\u00een\u00e9e de fum\u00e9e emport\u00e9e par le vent. A certains moments il pouvait \u00e9clater de rire, emport\u00e9 par une joie inexplicable, de la R\u00e9alit\u00e9 dans laquelle il \u00e9tait immerg\u00e9, l\u2019instant suivant se trouver entrain de pleurer de frayeur, de peur de revenir au monde, de revenir \u00e0 lui-m\u00eame. L\u2019exp\u00e9rience en elle-m\u00eame \u00e9tait si intense qu\u2019il ne savait plus s\u2019il pouvait en supporter de plus terrible. Pendant toute cette p\u00e9riode, il ne comprenait rien de ce qui se passait; il savait juste que cela se passait. Rien n\u2019existait en ce moment en dehors de l\u2019exp\u00e9rience elle-m\u00eame. Apr\u00e8s tout cela n\u00e9anmoins, essayant de comprendre cette exp\u00e9rience, il d\u00e9couvrit qu\u2019il savait en son c\u0153ur ce qui se passait bien que ce soit difficile \u00e0 croire : <i>Dieu venait de lui faire un clin d\u2019\u0153il<\/i>. Dieu venait de le regarder furtivement, un rapide clin d\u2019\u0153il qui annihila toute son existence. Il comprit d\u00e9sormais que le tu et Lui ne peuvent co-exister. Quand Il est, tu ne peux \u00eatre. Il sut aussi sans le moindre doute d\u2019o\u00f9 il venait et vers o\u00f9 il reviendrait, et que tout ce qui s\u00e9pare ces deux endroits n\u2019\u00e9tait qu\u2019une sorte de r\u00eave ou une sc\u00e8ne de th\u00e9\u00e2tre, exceptionnellement brefs.<\/p>\n<p>Il sut d\u2019autres choses en plus : ce n\u2019\u00e9tait pas une simple all\u00e9gorie qui \u00e9tait racont\u00e9e lorsque Moise avait implor\u00e9 Dieu de Se d\u00e9couvrir et qu\u2019Il l\u2019avait pr\u00e9venu que s\u2019il le faisait, lui Moise serait an\u00e9anti, r\u00e9duisant la montagne en poussi\u00e8re, pour le lui prouver. Dieu n\u2019avait jet\u00e9 qu\u2019un rapide clin d\u2019\u0153il sur Alivery et ceci \u00e9tait insupportable pour lui. Si Dieu l\u2019avait regard\u00e9, Se r\u00e9v\u00e9lant \u00e0 lui dans toute Sa Beaut\u00e9 et Sa Majest\u00e9, toute Sa Mis\u00e9ricorde et Sa Col\u00e8re, il ne pouvait m\u00eame pas imaginer ce qu&#8217;il serait advenu de lui.<\/p>\n<p>Rien qu\u2019\u00e0 y penser, il se mit \u00e0 rire. Durant tout le temps qu\u2019il avait pass\u00e9 sur la voie, il avait cru qu\u2019il d\u00e9sirait r\u00e9ellement \u00eatre annihil\u00e9 pour atteindre Dieu. Maintenant il s\u2019aper\u00e7ut que tout ceci n\u2019\u00e9tait qu\u2019absurdit\u00e9. Si Dieu nous faisait parcourir toute la voie en un instant dans notre \u00e9tat normal, nous serions litt\u00e9ralement pulv\u00e9ris\u00e9s, plus fortement que le mont de Moise. Dieu, dans Sa mis\u00e9ricorde et Sa sagesse, fait parcourir a chacun le voyage de retour vers Lui d\u2019une mani\u00e8re unique et supportable par lui &#8211; lentement, \u00e9tape par \u00e9tape, souffle apr\u00e8s souffle, un instant apr\u00e8s l\u2019autre, d\u00e9faisant chaque fibre de notre personnalit\u00e9 selon Son d\u00e9sir. Lui Seul sait et d\u00e9cide de ce qu\u2019Il attend de chaque voyageur et la dur\u00e9e du voyage. <\/p>\n<p>Le jour suivant \u00e9tait son dernier jour en compagnie du ma\u00eetre. Cette nuit-l\u00e0, sachant qu\u2019il partirait le lendemain, il voulait absolument r\u00e9p\u00e9ter l\u2019exp\u00e9rience de la veille et encore faire l\u2019objet du regard de Dieu. Apr\u00e8s avoir fait ses bagages et mis de c\u00f4t\u00e9 les habits qu\u2019il porterait le lendemain, s\u2019assurant ainsi qu\u2019il \u00e9tait pr\u00eat et n\u2019avait plus du temps \u00e0 perdre, il \u00e9tala sa couverture et r\u00e9gla l\u2019alarme de son r\u00e9veil de voyage \u00e0 trois heures et demie. Cela lui donnerait le temps de se r\u00e9veiller et de faire son <i>zikr<\/i> afin d\u2019\u00eatre pr\u00e9par\u00e9 pour le bon moment. Mais quand l\u2019alarme de son r\u00e9veil sonna \u00e0 trois heures et demie, il faisait encore sombre et froid dehors et il d\u00e9cida alors que quinze minutes de sommeil suppl\u00e9mentaire l\u2019aideraient \u00e0 se lever plus en forme. Apr\u00e8s avoir r\u00e9gl\u00e9 de nouveau le r\u00e9veil, il se recoucha, tira sur lui la chaude couverture et s\u2019en recouvrit la t\u00eate. <\/p>\n<p>Lorsqu\u2019il se r\u00e9veilla le matin, ouvrant les yeux et regardant autour de lui, il se rendit compte qu\u2019il avait d\u00fb arr\u00eater la sonnerie du r\u00e9veil et se recoucher de nouveau. Il comprit qu\u2019il n\u2019\u00e9tait pas trois heures quarante-cinq du matin. La seule question qui le pr\u00e9occupait \u00e9tait de savoir l&#8217;heure qu&#8217;il \u00e9tait. Il se pr\u00e9cipita sur son r\u00e9veil et constatant qu\u2019il \u00e9tait neuf heures du matin, il s\u2019en voulut profond\u00e9ment en r\u00e9alisant ce qu\u2019il avait fait. Il avait gaspill\u00e9 et perdu des heures pr\u00e9cieuses qu\u2019il aurait pu passer avec le ma\u00eetre, ses derni\u00e8res heures. Enrag\u00e9 contre lui-m\u00eame pour sa stupidit\u00e9, il sauta hors du lit et enfila pr\u00e9cipitamment les habits qu\u2019il avait mis de c\u00f4t\u00e9 avec tant de pr\u00e9cautions la veille. Il faillit tomber et se cogner la t\u00eate en enfilant la jambe gauche de son pantalon. Au rez-de-chauss\u00e9e, recherchant le ma\u00eetre, il se dirigea vers le salon, l\u2019endroit o\u00f9 il pensait avoir le plus de chance de le trouver \u00e0 cette heure, mais se rendit \u00e0 l\u2019\u00e9vidence en voyant qu\u2019il \u00e9tait vide. <\/p>\n<p>\u00ab Il est all\u00e9 faire une promenade dehors \u00bb lui dit l\u2019 un des compagnons du ma\u00eetre \u00ab il y a juste quelques instants qu\u2019il est parti \u00bb. <\/p>\n<p>Dehors, malgr\u00e9 tous ses efforts, il ne le trouva nulle part. Se maudissant toujours pour sa stupidit\u00e9, il retourna \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur du b\u00e2timent pour attendre le retour du ma\u00eetre. Il consulta sa montre : 10h23 du matin. Il ne restait plus beaucoup de temps. Dans quelques heures il devait prendre la route de Baku. Le ma\u00eetre avait \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s pr\u00e9cis sur ses heures d\u2019arriv\u00e9e et de d\u00e9part.<br \/>\n<br \/>Environ quarante minutes plus tard, le ma\u00eetre revint finalement de sa promenade et trouva Alivery en m\u00e9ditation dans le couloir menant au salon. Il s\u2019arr\u00eata en face de lui :<\/p>\n<p>\u00ab Je t\u2019ai cherch\u00e9 en vain ce matin quand je suis sorti\u00bb dit le ma\u00eetre lentement, articulant avec pr\u00e9caution chacun de ses mots \u00ab mais tu \u00e9tais encore endormi \u00bb ajouta-t-il en riant.<br \/>\n<br \/>Alivery se leva pr\u00e9cipitamment et resta debout t\u00eate basse.<\/p>\n<p>\u00ab J\u2019ai dormi plus qu\u2019il ne fallait\u00bb r\u00e9pondit-il d\u2019une voix \u00e0 peine audible, tout penaud. <\/p>\n<p>\u00ab Je sais \u00bb dit le ma\u00eetre avec une solennit\u00e9 feinte. \u00ab Ne t\u2019en fais pas, ce n\u2019est pas grave. Viens, allons \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur prendre un th\u00e9 \u00bb.<\/p>\n<p>D\u00e8s que le ma\u00eetre e\u00fbt demand\u00e9 \u00e0 \u00eatre servi et qu\u2019il se f\u00fbt install\u00e9 \u00e0 sa place habituelle, sur un matelas plac\u00e9 contre le mur, il fit signe de la t\u00eate et Alivery s\u2019assit jambes crois\u00e9es sur le sol, face \u00e0 lui.<\/p>\n<p>\u00ab Je sais que j\u2019ai commis une faute ce matin \u00bb conc\u00e9da-t-il, s\u2019adressant plus \u00e0 lui-m\u00eame qu\u2019au ma\u00eetre. \u00ab je suis d\u00e9sol\u00e9 \u00bb.<\/p>\n<p>Le ma\u00eetre ne dit rien jusqu\u2019\u00e0 ce que le th\u00e9 f\u00fbt apport\u00e9 et servi. Il en prit une gorg\u00e9e et d\u00e9posa lentement la tasse de th\u00e9.<\/p>\n<p>\u00ab Une faute? Tu n\u2019as commis aucune faute \u2013 en tout cas pas dans le sens que tu crois. C\u2019est Dieu qui t\u2019a fait dormir plus qu\u2019il ne faut. Apr\u00e8s tout ce que tu as appris, comment peux-tu ignorer cela? \u00bb<\/p>\n<p>Alivery garda le regard fix\u00e9 sur sa tasse et ne dit rien.<\/p>\n<p>\u00ab Si tu veux tout savoir, cependant \u00bb continua le ma\u00eetre \u00ab tu n\u2019as pas commis qu\u2019une faute, mais au moins trois \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Trois? \u00bb hurla Alivery, ne pouvant pas se contenir.<\/p>\n<p>\u00ab Oui, trois. Bir, iki, u\u00e7, confirma le ma\u00eetre en comptant lentement avec ses doigts, le visage grave. Puis il \u00e9clata de rire. \u00ab Tu t\u2019inqui\u00e8tes trop. Tu r\u00e9fl\u00e9chis trop. Bois ton th\u00e9 et sois heureux.\u00bb<\/p>\n<p>Alivery prit sa tasse et en prit une gorg\u00e9e, s\u2019effor\u00e7ant d\u2019ob\u00e9ir au ma\u00eetre. Mais c\u2019\u00e9tait inutile. A tort ou \u00e0 raison, il savait qu\u2019il finirait par demander.<\/p>\n<p>\u00ab Pourriez-vous me dire les trois fautes que j\u2019ai commises? \u00bb.<\/p>\n<p>Le ma\u00eetre ne dit rien pendant un long moment. Juste au moment o\u00f9 Alivery commen\u00e7ait \u00e0 perdre espoir d&#8217;entendre la r\u00e9ponse \u00e0 sa question, le ma\u00eetre parla.<\/p>\n<p>\u00ab Cela ne changera rien en fait : ce qui s\u2019est pass\u00e9 ne peut \u00eatre d\u00e9fait ou recommenc\u00e9. Mais comme tu dois partir, je te le dirai si tel est ton d\u00e9sir. \u00bb<\/p>\n<p>Alivery acquies\u00e7a.<\/p>\n<p>\u00ab Dis-moi, quand tu t\u2019\u00e9tais r\u00e9veill\u00e9 l\u2019autre nuit, avais-tu r\u00e9gl\u00e9 l\u2019alarme de ton r\u00e9veil? Avais-tu m\u00eame l\u2019intention de te r\u00e9veiller? \u00bb<\/p>\n<p>Alivery secoua la t\u00eate.<\/p>\n<p>\u00ab Mais pourtant tu t\u2019es r\u00e9veill\u00e9 sans aucun probl\u00e8me ou aucun effort, n\u2019est-ce pas? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Oui \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab M\u00eame si quelqu\u2019un s\u2019enfermait herm\u00e9tiquement dans le coin le plus obscur du monde, si Dieu d\u00e9sire r\u00e9veiller cette personne, aurait-Il la moindre difficult\u00e9 \u00e0 le faire? Mais tu as pens\u00e9 que tu devais mettre l\u2019alarme, agissant de ton propre chef pour t\u2019assurer de te r\u00e9veiller, n\u2019est-ce pas? \u00bb<\/p>\n<p>Alivery ne dit rien car il savait que rien de ce qu\u2019il pourrait dire ne pouvait le d\u00e9fendre. <\/p>\n<p>\u00ab Il ne te suffisait pas que Dieu, dans Sa Mis\u00e9ricorde, t\u2019ait accord\u00e9 une extraordinaire b\u00e9n\u00e9diction, une b\u00e9n\u00e9diction que certains sur la voie n\u2019ont jamais connue, une b\u00e9n\u00e9diction qui ne d\u00e9pendait pas de toi. Tu as pens\u00e9 que tu pouvais, par ton propre d\u00e9sir et ta volont\u00e9, essayer de recr\u00e9er cette b\u00e9n\u00e9diction. Au lieu d\u2019accepter le don de Dieu et te contenter de ce qui t\u2019a \u00e9t\u00e9 accord\u00e9, tu es devenu gourmand et tu as agi pour ton seul int\u00e9r\u00eat et non dans Son int\u00e9r\u00eat. C\u2019est pour cela que tu n\u2019as pas pu te lever. \u00bb<br \/>\n<br \/>Le ma\u00eetre prit une pause afin de prendre une autre gorg\u00e9e de th\u00e9.<\/p>\n<p>\u00ab Ta deuxi\u00e8me faute c\u2019est de t\u2019\u00eatre emport\u00e9 contre toi-m\u00eame quand tu n\u2019as pas pu te r\u00e9veiller, quand les choses ne se sont pas d\u00e9roul\u00e9es conform\u00e9ment \u00e0 tes plans. Qu\u2019est ce que la voie a \u00e0 voir avec ta volont\u00e9? Plut\u00f4t que d\u2019accepter ce qui s\u2019est pass\u00e9, que cela soit la mis\u00e9ricorde ou la col\u00e8re, que ce soit ton d\u00e9sir ou pas, tu as laiss\u00e9 ton ego prendre le dessus de nouveau et oubli\u00e9 que tout ce qui t\u2019arrive sur cette voie vient de Lui.<\/p>\n<p>Tu devrais te r\u00e9jouir d\u2019avoir dormi, d\u2019avoir re\u00e7u en retour le contraire de ton d\u00e9sir \u00e9go\u00efste rendu nulle par Sa Volont\u00e9 \u00e0 Lui. Tout comme tu devrais voir Le dispensateur de b\u00e9n\u00e9dictions \u00e0 travers Son regard sur toi et non la b\u00e9n\u00e9diction elle-m\u00eame, de m\u00eame tu devais voir Le dispensateur d\u2019infortune au lieu de voir la suppos\u00e9e infortune. Pire, tout ce que tu voyais \u00e9tait ton propre \u00e9chec de n\u2019avoir pas obtenu ce que tu voulais. \u00bb<br \/>\n<br \/>Le ma\u00eetre s\u2019arr\u00eata \u00e0 ce point pour r\u00e9ajuster son manteau de laine sur ses \u00e9paules. Alivery aurait voulu qu\u2019il poursuive son explication, mais le ma\u00eetre s\u2019\u00e9tendit sur son oreiller ne disant plus rien. Alivery ne savait pas du tout en quoi pourrait consister la suite des explications mais en aucun cas il ne pouvait en rester l\u00e0.<\/p>\n<p>\u00ab Et la troisi\u00e8me faute? \u00bb<\/p>\n<p>Le ma\u00eetre se pencha en avant et parla cette fois d\u2019une voix plus douce.<\/p>\n<p>\u00ab La troisi\u00e8me erreur \u00e9tait de loin plus difficile \u00e0 discerner, beaucoup plus subtile. Une fois que tu as reconnu la futilit\u00e9 de ta col\u00e8re, tu as pers\u00e9v\u00e9r\u00e9 dans ton erreur en continuant \u00e0 te r\u00e9primander, te culpabilisant davantage et L\u2019oubliant. Tant que tu te souviens de toi, tu ne peux pas te souvenir de Lui. C\u2019est seulement en t\u2019oubliant compl\u00e8tement qu\u2019il t\u2019est possible de te rappeler Lui. <\/p>\n<p>\u00ab La seule chose que tu as r\u00e9ussi \u00e0 faire en te culpabilisant est de prolonger ton erreur. Tant que tu te laisses pr\u00e9occuper par un instant pass\u00e9 et perdu, tu ne peux te pr\u00e9occuper de l\u2019instant pr\u00e9sent et par cons\u00e9quent cet instant aussi est perdu, parti pour de bon. Quelle que soit la dur\u00e9e que tu passes sur cette voie, tu ne peux jamais revenir ou comprendre un instant qui est d\u00e9j\u00e0 pass\u00e9. Seul l\u2019instant pr\u00e9sent compte, existe r\u00e9ellement.<\/p>\n<p>\u00ab Valorise chaque instant, chaque souffle, comme \u00e9tant unique et pr\u00e9cieux et lutte pour qu\u2019aucun ne soit perdu. Tout le reste est sans importance et d\u00e9coule de l\u00e0. Comprends-tu maintenant? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Oui, je crois\u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Qu\u2019il en soit ainsi par la gr\u00e2ce de Dieu. Nous verrons. \u00bb<\/p>\n<p>Le ma\u00eetre prit sa tasse et but le reste de son th\u00e9. Puis, pointant son doigt vers la tasse d\u2019Alivery, il demanda :<\/p>\n<p>\u00ab As-tu fini? \u00bb<\/p>\n<p>Alivery soupira.<\/p>\n<p>\u00ab Je ne pense pas que je finirai un jour \u00bb r\u00e9pondit-il avec lassitude.<\/p>\n<p>Le ma\u00eetre secoua la t\u00eate \u00ab Tu finiras \u00bb dit-il d\u2019un ton s\u00e9rieux. \u00ab Mais \u00bb continua-t-il apr\u00e8s une br\u00e8ve pause \u00ab pas avant une tr\u00e8s longue p\u00e9riode. Apr\u00e8s une tr\u00e8s longue p\u00e9riode. Peut-\u00eatre quand tu auras l\u2019\u00e2ge de quatre vingt ou quatre vingt dix ans \u00bb ajouta-t-il en riant bruyamment. \u00ab A pr\u00e9sent, le moment est venu pour toi de partir \u00bb.<\/p>\n<p>Alivery se leva et s\u2019inclina devant le ma\u00eetre, se sentant totalement mal \u00e0 l\u2019aise. <\/p>\n<p>\u00ab Dois-je encore attendre dix ans avant de vous revoir? \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Non. Cela n\u2019a plus d\u2019importance. D\u00e9sormais tu connais sans le moindre doute d\u2019o\u00f9 tu viens et o\u00f9 tu retourneras. Maintenant tu te connais r\u00e9ellement, tu sais ce que tu es v\u00e9ritablement. \u2018Quiconque se conna\u00eet\u2019 a dit le Proph\u00e8te \u2018conna\u00eet son Dieu\u2019. Mais comme le sait si bien le Proph\u00e8te, nous ne sommes que des \u00eatres transitoires, des fant\u00f4mes de passage dans le n\u00e9ant, et le transitoire ne peut jamais conna\u00eetre ou comprendre l\u2019\u00c9ternel. Donc, tu dois te conna\u00eetre comme inexistant pour pouvoir Le conna\u00eetre comme le Tout. C\u2019est que le Proph\u00e8te voulait dire par l\u00e0. \u00bb<br \/>\n<br \/>\u00ab Malheureusement, comme tu l\u2019as remarqu\u00e9, devenir inexistant est la chose la plus difficile et peu y r\u00e9ussissent car tant qu\u2019une trace de ton \u00eatre subsiste, tu n\u2019as pas totalement annihil\u00e9 ton \u00eatre dans ton Seigneur, dans Son \u00catre. Dans ce qui est la seule R\u00e9alit\u00e9.&#8221;<\/p>\n<p>\u00ab Le reste n\u2019est qu\u2019imagination \u00bb.<\/p>\n<p><i><br \/>\nTraduit de l&#8217;anglais &#8220;The Sign of the Severed Head&#8221; SUFI Journal N\u00b024<br \/>\n<\/i><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Jeffrey Rothschild \u00ab Passeport, Passeport \u00bb &#8220;Allah, Allah&#8221; &#8220;Eh vous, \u00eates-vous sourd ? j\u2019ai demand\u00e9 votre passeport.&#8221; Allah r\u00e9sonnait sur&hellip;<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_jetpack_memberships_contains_paid_content":false,"footnotes":""},"categories":[8],"tags":[],"class_list":["post-1474","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-histoire"],"jetpack_featured_media_url":"","jetpack_sharing_enabled":true,"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/journalsoufi.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/1474","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/journalsoufi.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/journalsoufi.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/journalsoufi.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/journalsoufi.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=1474"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/journalsoufi.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/1474\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/journalsoufi.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=1474"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/journalsoufi.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=1474"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/journalsoufi.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=1474"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}