{"id":1403,"date":"2006-11-19T06:11:54","date_gmt":"2006-11-19T06:11:54","guid":{"rendered":"http:\/\/example.com\/psychanalyse-et-soufisme"},"modified":"2024-09-14T14:35:10","modified_gmt":"2024-09-14T12:35:10","slug":"psychanalyse-et-soufisme","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/journalsoufi.com\/index.php\/2006\/11\/19\/psychanalyse-et-soufisme\/","title":{"rendered":"Psychanalyse et Soufisme"},"content":{"rendered":"<p><em>Dr. Nurbakhsh<\/em><\/p>\n<p>\nPr\u00e9sent\u00e9 par Henry Corbin<br \/>\n&#8211; Extrait de la revue \u00ab Le Monde Islamique \u00bb, Dhulhijja 1390\n<\/p>\n<p><em><br \/>\nAu moment m\u00eame ou la R\u00e9daction du pr\u00e9sent p\u00e9riodique me demandait<br \/>\naimablement de collaborer \u00e0 son journal, je recevais de mon ami le Dr.<br \/>\nJavad Nurbakhsh, le texte qu\u2019on lira ci-dessous. Cette co\u00efncidence<br \/>\n\u00e9tait un signe qui m\u2019engageait \u00e0 laisser le Dr. Nurbakhsh esquisser<br \/>\nlui-m\u00eame, avec une parfaite comp\u00e9tence, une r\u00e9ponse \u00e0 la redoutable<br \/>\nquestion : qu\u2019est-ce que le soufisme ?<\/em><\/p>\n<p>\n<em>    \u2026A ces responsabilit\u00e9s de chef d\u2019une importante tariqat soufie, le Dr. Nurbakhsh joint la comp\u00e9tence de chef de clinique neuro-psychiatrique, et ce cumul est un cas tr\u00e8s rare. Pr\u00e9cisons bien qu\u2019il ne s\u2019agit pas pour lui de faire la psychanalyse du soufisme, mais de juger des buts et de la m\u00e9thode de la psychanalyse \u00e0 la lumi\u00e8re de la p\u00e9dagogie spirituelle du soufisme, ce qui est tout autre chose : cette tache, le Dr. Nurbakhsh est une des tr\u00e8s rares personnes qui pouvaient l\u2019entreprendre de nos jours. II a d\u00e9j\u00e0 publi\u00e9 sur ce points plusieurs \u00e9tudes en persan ; disons que la psychanalyse en ressort situ\u00e9e \u00e0 un rang assez diff\u00e9rent de celui que l\u2019on a l\u2019habitude de lui assigner en Occident.<br \/>\n&#8211; H. Corbin<\/em><\/p>\n<p>\nIl ne manque point d\u2019ouvrages, fort brillants, sur le soufisme. Mais le sujet est loin d\u2019\u00eatre \u00e9puis\u00e9, non seulement en raison du nombre d\u2019implications difficilement discernables qui s\u2019entrem\u00ealent dans le Tasawwuf, mais surtout parce qu\u2019il concerne au premier chef une exp\u00e9rience int\u00e9rieure pure dont le caract\u00e8re d\u2019ineffabilit\u00e9 rend l\u2019exploration discursive presque impossible.\n<\/p>\n<p>\nMon intention, en tant que soufi et neuropsychiatre, est de proposer une approche du soufisme en deux temps : tout d\u2019abord en faire une analyse qui constituera le sujet d\u2019un premier article, puis une comparaison entre quelques aspects du soufisme et la psychanalyse (th\u00e8me d\u2019un article ult\u00e9rieur).\n<\/p>\n<p>\nToutes les d\u00e9finitions qui peuvent \u00eatre donn\u00e9es du soufisme sont inad\u00e9quates, car il \u00e9chappe aux contours qu\u2019une conception intellectuelle est capable d\u2019\u00e9difier. C\u2019est ce qu\u2019exprimait Mowlavi en s\u2019\u00e9criant : \u00ab Tout ce que j\u2019ai pu dire concernant l\u2019Amour, quand je deviens amoureux j\u2019en ai honte ! \u00bb.\n<\/p>\n<p>\nL\u2019inad\u00e9quation que je souligne ici r\u00e9sulte du fait que le soufisme, dans sa phase finale, est illumination int\u00e9rieure, que celle-ci participe de l\u2019Essence, et que son aboutissement est Dieu seul, sans rien d\u2019autre\u2026 Si malgr\u00e9 tout je devais tenter de donner une d\u00e9finition du soufisme, je dirais qu\u2019il s\u2019agit d\u2019une Voie vers la V\u00e9rit\u00e9-R\u00e9alit\u00e9 absolue, qui est Dieu, et dont le moteur est l\u2019Amour. Le soufisme se situe donc, en bonne partie, en dehors de toute saisie conceptuelle, de tout raisonnement ou de telle discussion.\n<\/p>\n<p>\nCertes, le soufisme n\u2019exclut aucunement l\u2019exercice des fonctions intellectuelles, bien au contraire, puisqu\u2019il tend vers un \u00e9quilibre parfait de l\u2019individu. Mais ce qu\u2019il permet d\u2019atteindre d\u00e9passe la d\u00e9marche conceptuelle : ce que voit le Sage ou le Savant est certainement juste, ce n\u2019est cependant qu\u2019une partie du tout auquel le soufi acc\u00e8de.\n<\/p>\n<p>\nLa communication de l\u2019exp\u00e9rience soufie est rendue particuli\u00e8rement difficile par le fait que le langage, qui est un syst\u00e8me de signes sociaux, est limit\u00e9 \u00e0 des champs ou les \u00e9changes significatifs interhumains se sont impos\u00e9s dans des zones communes \u00e0 un nombre important d\u2019individus. Les signes linguistiques fond d\u00e9faut la ou les signifi\u00e9s ne seraient per\u00e7us que par un nombre restreint d\u2019\u00eatres humains. De plus, pour le soufi, le signifi\u00e9 ne serait m\u00eame pas susceptible de repr\u00e9sentation, car il s\u2019agit pour lui d\u2019une exp\u00e9rience existentielle pure, ou le Soi ne se communique plus\u2026 A ce niveau, la connaissance est celle de la V\u00e9rit\u00e9\u2013R\u00e9alit\u00e9, donn\u00e9e par illumination.\n<\/p>\n<p>\nLa question qui se pose d\u2019abord est celle de savoir quels sont les ressorts psychiques qui rendent cette exp\u00e9rience immanente r\u00e9alisable. Bien entendu, dans la r\u00e9alit\u00e9, l\u2019on ne proc\u00e8de gu\u00e8re \u00e0 une analyse conceptualis\u00e9e des bases psychiques : il suffit qu\u2019elle soient constitu\u00e9es par un dynamisme authentique et non par de fausses motivations (un des r\u00f4les du Ma\u00eetre consiste pr\u00e9cis\u00e9ment \u00e0 v\u00e9rifier l\u2019authenticit\u00e9 des motivations). Le principe moteur, qui est indispensable et doit baigner le psychisme dans toute sa masse, est un \u00e9lan affectif-volitif qui polarise l\u2019individu tout entier, l\u2019entra\u00eenant \u00e0 se d\u00e9passer sans cesse vers l\u2019Absolu. En termes soufis, il est appel\u00e9 \u00ab Eshk \u00bb (passion). Il prend racine dans les profondeurs de l\u2019\u00eatre et s\u2019\u00e9panouit en pur amour. Cet \u00e9lan existe dans tout individu, plus ou moins masqu\u00e9 ou bloqu\u00e9. Il est \u00e0 remarquer qu\u2019il n\u2019est pas forcement li\u00e9 \u00e0 la souffrance qui en est parfois la lame intime. Dans sa forme la plus courante le \u00ab eshk \u00bb se d\u00e9veloppe plut\u00f4t dans un \u00e9tat de paix, par stabilisation et \u00e9quilibre de l\u2019individu, quand l\u2019agitation habituelle de la psych\u00e9 est calm\u00e9e et harmonis\u00e9e : cependant, il appara\u00eet parfois au sein de la paix r\u00e9cup\u00e9r\u00e9e dans la souffrance : l\u2019histoire nous fournit des exemples c\u00e9l\u00e8bres d\u2019une d\u00e9marche introduite par la souffrance et maintenue par la joie-souffrance, mais ce sont, malgr\u00e9 tout, des cas exceptionnels en milieux islamiques.\n<\/p>\n<p>\nA partir de cet axe constitu\u00e9 par \u00ab eshk \u00bb s\u2019organisent les faits psychiques tant sur le plan perceptible de la conscience que dans les profondeurs de l\u2019inconscient. L\u2019\u0153uvre d\u2019orientation globale de l\u2019\u00eatre ne peut se r\u00e9aliser que si la pulsion dynamique de \u00ab eshk \u00bb est durable, permanente. Il est impossible de s\u2019engager dans la Tariquat (Acheminement) en se fondant sur une assise affective qui ne soit \u00e9galement motivation et intentionnalit\u00e9 fermes. L\u2019aspirant soufi ou Morid doit donc \u00eatre pris en main, analys\u00e9, guid\u00e9, restructur\u00e9, et cela, pendant une p\u00e9riode assez longue.\n<\/p>\n<p>\n<strong><br \/>\nTalab (ou Aspiration)<\/strong><br \/>\nSur le plan dogmatique, si je puis dire, on consid\u00e8re que le mouvement primordial engageant le Morid dans la Tariquat est conditionn\u00e9 par la Volont\u00e9 et le D\u00e9sir divins. Cet \u00e9tat se nomme Talab. C\u2019est en quelque sorte une tension qui attire l\u2019homme vers son but final : la Perfection, la Divinit\u00e9. L\u2019explication en est donn\u00e9e par le verset coranique 272 de la sourate Baqarat.\n<\/p>\n<p>\n<em><br \/>\n\u00ab Ce n\u2019est pas \u00e0 toi de les diriger, mais Dieu dirige qui il veut \u00bb<\/em>\n<\/p>\n<p>\nLes soufis pensent que seule la volont\u00e9 de Dieu peut donner naissance \u00e0 cette tension et \u00e0 cet acheminement vers la Perfection. Cet Amour d\u2019aspiration est l\u2019aiguillon continuel du soufi dans son ascension spirituelle ; il est pour lui aussi une aide puissante, la motivation centrale sans laquelle il se d\u00e9couragerait devant les obstacles rencontr\u00e9s.\n<\/p>\n<p>\nSur le plan affectif le \u00ab Talab \u00bb se traduit par un \u00e9tat de tension qui donne au disciple, \u00e0 chaque instant de son trajet, le courage et la volont\u00e9 de progresser sur la voie sans fin.\n<\/p>\n<p>\nCette tension ou douleur \u00ab exquise \u00bb provoque chez le soufi un arri\u00e8re fond d\u2019insatisfaction qui le porte vers son id\u00e9al de perfection et de beaut\u00e9 sublime.\n<\/p>\n<p>\nL\u2019existence de cet \u00e9lan d\u2019amour-douleur \u00ab bouillonnement \u00bb canalis\u00e9, oriente toute la masse psychosomatique de l\u2019individu. C\u2019est, dans la s\u00e9rie des \u00e9tages du psychisme, la r\u00e9f\u00e9rence qui d\u00e9samorce toute autre pr\u00e9occupation int\u00e9rieure. Sans doute, cette polarisation se r\u00e9alise lentement et le r\u00f4le du Qotb est d\u2019y veiller avec attention en maintenant le Morid sous un s\u00e9v\u00e8re contr\u00f4le psychanalytique. Par cons\u00e9quent, il ne faut point s\u2019\u00e9tonner si la formation d\u2019un disciple demande un laps de temps variant entre sept et douze ans, suivant les dispositions naturelles et les r\u00e9sultats de son travail d\u2019int\u00e9riorisations.\n<\/p>\n<p>\nOn voit donc qu\u2019une v\u00e9ritable connaissance du soufisme ne peut s\u2019acqu\u00e9rir qu\u2019en l\u2019explorant du \u00ab dedans \u00bb, en en vivant les \u00e9tapes. Tout comme en psychanalyse, ou la mise \u00e0 jour de l\u2019inconscient exige une dur\u00e9e de quatre \u00e0 cinq ans, dans le Tasawwuf \u00ab l\u2019\u00e9quilibration \u00bb interne de l\u2018individu et l\u2019acquisition des techniques que cette derni\u00e8re n\u00e9cessite, demandent une longue mise en condition, et une participation active, contr\u00f4l\u00e9e, des responsables. Comment parler du soufisme sans le vivre ? Malheureusement, il a \u00e9t\u00e9 trop souvent d\u00e9crit de l\u2019ext\u00e9rieur, \u00e0 partir de textes dont la substance n\u2019\u00e9tait communicable qu\u2019a des consciences dument pr\u00e9par\u00e9es. On comprend pourquoi le Qotb est indispensable \u00e0 la formation de \u00ab l\u2019Homme-Parfait \u00bb. \n<\/p>\n<p>\n<strong><br \/>\nLa notion d\u2019homme-parfait<\/strong><br \/>\nLe soufi consid\u00e8re que l\u2019homme est naturellement imparfait ; c\u2019est un malade que son manque de discernement emp\u00eache de saisir la \u00ab V\u00e9rit\u00e9-R\u00e9alit\u00e9 \u00bb. L\u2019homme est incapable par lui-m\u00eame d\u2019atteindre le vrai, car sa vision est fauss\u00e9e par les apparences et par son propre psychisme. La psychologie moderne reconna\u00eet bien que la plupart des motivations humaines s\u2019effectuent dans l\u2019inconscient, c\u2019est lui qui d\u00e9termine et gouverne l\u2019homme \u00ab non pr\u00e9par\u00e9 \u00bb m\u00eame lorsqu\u2019il croit agir d\u2019apr\u00e8s la raison.\n<\/p>\n<p>\nC\u2019est ce stade psychomental qui est d\u00e9sign\u00e9 par le soufisme sous le nom de \u00ab Nafs Ammareh \u00bb (ame commandante) c\u2019est-a-dire qui est sous l\u2019empire tyrannique de l\u2019inconscience. L\u2019homme a l\u2019impression que sa propre conscience le gouverne et que sa volont\u00e9 intervient sans cesse.\n<\/p>\n<p>\nOr, c\u2019est une erreur. A ce stade, sa d\u00e9cision est d\u00e9termin\u00e9e par la surface \u00ab visible \u00bb du psychisme qui fait corps avec l\u2019inconscient jusqu\u2019au \u00ab ca \u00bb. Le sentiment de volont\u00e9 n\u2019est du qu\u2019a la conformit\u00e9 des instincts, des pulsions, avec les exigences du sur-moi ; il n\u2019est point l\u2019expression de la puissance v\u00e9ritable du spirituel sur le psychomental. Or donc, le premier devoir du soufi est de s\u2019affranchir de cette d\u00e9pendance \u00e0 l\u2019\u00e9gard de son inconscient spontan\u00e9. Par une technique que nous examinerons ult\u00e9rieurement (Tariqat) il se d\u00e9gage de \u00ab Nafs Ammareh \u00bb pour atteindre une r\u00e9gion de stabilit\u00e9 relative, hors des attractions et des r\u00e9pulsions qui constituent la Nafs Ammareh.\n<\/p>\n<p>\nCe nouveau niveau de conscience s\u2019appelle en soufi Nafs Lawwameh (ame bl\u00e2mante), repr\u00e9sentant un \u00e9l\u00e8vement de l\u2019individu jusqu&#8217;\u00e0 la conscience morale. Il faut remarquer qu\u2019ici la \u00ab moralit\u00e9 \u00bb n\u2019est pas celle d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 d\u00e9termin\u00e9e, mais celle qui \u00e9mane de Dieu \u00e0 travers le texte sacr\u00e9 du Coran. L\u2019individu n\u2019est plus l\u2019objet docile de ses propres forces obscures. Bien que parfois encore atteint par ses conflits, il en voit aussit\u00f4t la cause et parvient \u00e0 les dominer. Le soufi op\u00e8re une purification int\u00e9rieure, gr\u00e2ce \u00e0 son effort personnel, aide par son Qotb sans lequel ses progr\u00e8s seraient illusoires. Cette asc\u00e8se aboutit \u00e0 une esp\u00e8ce d\u2019effacement de soi et \u00e0 un \u00e9quilibre int\u00e9rieur ou le mental est unifi\u00e9, concentr\u00e9 autour du Qotb ou de Dieu, dans un \u00e9tat de moins en moins sensible au tourbillon du monde ext\u00e9rieur.\n<\/p>\n<p>\nDans la troisi\u00e8me \u00e9tape, celle de \u00ab Nafs Mutma\u2019inneh \u00bb (ame purifi\u00e9e) l\u2019Homme-Parfait a perdu sa conscience relative. L\u2019ego s\u2019efface, le monde n\u2019agite plus son mental qui est totalement accapar\u00e9 par Dieu\u2026\n<\/p>\n<p>\nAinsi donc la Salek (pelerin mystique) passe de \u00ab Nafs Ammareh \u00bb, stade ou les tendances diaboliques de tous les instincts primaires (instinct animal, sexuel, agressif, etc) le secouent , \u00e0 \u00ab Nefs Lawwameh \u00bb ou les tendances modifiables supplantent les tendances diaboliques et rapprochent le saleek de la perfection. Au stade terminal, les passions se taisent et se subliment : elles sont remplac\u00e9es par des qualit\u00e9s permanentes. Lorsque le disciple arrive \u00e0 p\u00e9n\u00e9trer dans cet \u00e9tat ineffable, il a atteint le but final, suivant les versets coraniques 27 et 28 de la sourate Fajr (l\u2019aube) : \u00ab O Toi, Ame apais\u00e9e ! Retourne vers ton Seigneur, satisfaite et agr\u00e9\u00e9 \u00bb.\n<\/p>\n<p>\nUn tel Homme-Parfait est digne d\u2019\u00eatre en pr\u00e9sence de Dieu.\n<\/p>\n<p>\nLe seul moyen de devenir un Homme-Parfait consiste \u00e0 se purifier et atteindre la Perfection. Son champ est donc tr\u00e8s vaste. On pourrait \u00e9galement lui donner le nom de \u00ab Acheminement \u00bb.\n<\/p>\n<p>\nLa Shari\u2019at ou ensembles des devoirs islamiques est consid\u00e9r\u00e9e comme une \u00e9cole obligatoire. Ce n\u2019est qu\u2019ensuite que la Tariquat peut \u00eatre parcourue pour conduire \u00e0 la haqiqat qui est la R\u00e9alit\u00e9 \u2013 Supr\u00eame. \n<\/p>\n<p>\nLes soufis apportent en t\u00e9moignage le \u00ab dire \u00bb de Mohammed : \u00ab Mes dires sont la Shari\u2019at, la Loi ; mes actes sont la tariqat, l\u2019Acheminement \u00bb.\n<\/p>\n<p>\nLa notion d\u2019Homme-Parfait est ins\u00e9parable de celle de Qotb ou Morad (Ma\u00eetre) car un guide spirituel est absolument indispensable au soufi. Si je puis me permettre d\u2019\u00e9tablir une comparaison avec la psychanalyse (en fait, il ne faut pas oublier que la Tariqat comporte une phase psychanalytique, mais qu\u2019elle d\u00e9passe consid\u00e9rablement la port\u00e9e d\u2019une psychanalyse) je rappellerai qu\u2019il est impossible \u00e0 un individu d\u2019effectuer une auto-psychanalyse parce qu\u2019il se voit \u00e0 travers ses propres prises int\u00e9rieures et ses propres complexes. Il lui est impossible de se saisir par ses propres moyens \u00e0 cause des obstacles cr\u00e9es par ses blocages et ses refoulements.\n<\/p>\n<p>\nIl en est de m\u00eame pour le soufi qui doit se remettre totalement en question avant d\u2019entrer en possession de sa vraie personnalit\u00e9. Ce travail ne saurait \u00eatre r\u00e9alis\u00e9 que sous l\u2019\u00e9troite surveillance d\u2019un Qotb, car il est h\u00e9riss\u00e9 de dangers dont le moindre serait d\u2019accentuer les fausses structures internes. C\u2019est pourquoi en soufisme on consid\u00e8re que tout homme qui n\u2019a pas subi le d\u00e9bridement de ses fausses motivations est un homme malade. Le Qotb est un Homme-Parfait qui a parcouru la Tariqat. La simple assertion de la part d\u2019un individu ne suffit pas pour avaliser l\u2019accomplissement de cette formation indispensable. Il faut obligatoirement avoir re\u00e7u l\u2019ijazeh (autorisation) du Ma\u00eetre sous les auspices duquel l\u2019apprentissage a \u00e9t\u00e9 fait. C\u2019est pour cette raison que les Qotb et les Shaikh du soufisme doivent nommer leurs ma\u00eetres ant\u00e9rieurs : \u00ab l\u2019investiture de la d\u00e9votion \u00bb doit \u00eatre prouv\u00e9e.\n<\/p>\n<p>\nIl faut remarquer que le parcours de la Tariqat s\u2019effectue en principe de deux fa\u00e7ons :\n<\/p>\n<ul>\n<li>\n\tSoit par la Bienveillance Divine qui consiste en ce que Dieu, tout d\u2019un coup \u00ab ravit \u00bb l\u2019Elu et, le privant de son Moi, le conduit jusqu&#8217;\u00e0 Lui. Un tel homme est appel\u00e9 \u00ab Majzub \u00bb (attir\u00e9). Ce cas est rare.<\/li>\n<li>Soit par l\u2019acheminement vers Dieu, ou parcours progressif de la Tariqat. Pour \u00eatre effectu\u00e9, ce chemin exige l\u2019effort et la volont\u00e9 du disciple, Dieu a dit au verset 69 de la sourate \u2018Ankabut (l\u2019Araign\u00e9e) : <\/li>\n<\/ul>\n<p>\n\u00ab Ceux qui peineront pour nous, nous les dirigerons sur nos chemins \u00bb. On appelle cette voie Soluk ou Acheminement vers Dieu. Comme nous l\u2019avons dit, elle doit \u00eatre parcourue sous sa direction d\u2019un Qotb. Il convient de dire que ni celui qui a parcouru le Tariqat d\u2019un trait, en tant que Majzub seulement, ni celui qui a seulement parcouru la Tariquat par ses propres efforts ne sont dignes d\u2019\u00eatre Qotb. Le Qotb ne peut \u00eatre qu\u2019un Homme-Parfait qui est parvenu \u00e0 la Haqiqat des deux fa\u00e7ons. Autrement dit, il doit avoir \u00e9t\u00e9 le \u00ab Parcoureur \u00bb de la Tariqat apr\u00e8s avoir \u00e9t\u00e9 \u00ab Attir\u00e9 \u00bb ou bien \u00eatre devenu \u00ab Attir\u00e9 \u00bb pendant son parcours. Par cons\u00e9quent, l\u2019 \u00ab Attir\u00e9 \u00bb absolu et le strict \u00ab Parcoureur \u00bb sont l\u2019un et l\u2019autre incomplets. Le Qotb doit donc avoir une notion compl\u00e8te du chemin, l\u2019avoir parcouru et en \u00eatre le \u00ab Connaisseur \u00bb. \n<\/p>\n<p>\n<strong><br \/>\nLa valayat et la nobowat<\/strong><br \/>\nLes notions de Qotb et d\u2019Homme-Parfait sont \u00e9galement rattach\u00e9es \u00e0 celle de Valayat. De quoi s\u2019agit-il ? Nous avons dit que l\u2019objet du soufisme est de devenir Homme-Parfait, miroir des Noms et Attributs Divins.\n<\/p>\n<p>\nA ce stade, il est consid\u00e9r\u00e9 comme \u00ab saint \u00bb ou \u00ab ami de Dieu \u00bb : Vali. Ce degr\u00e9 est appel\u00e9 Valayat.\n<\/p>\n<p>\nTous les proph\u00e8tes ont eu dans leur mission le rang de \u00ab vali \u00bb. La Valayat est leur aspect \u00e9sot\u00e9rique, tandis que la mission proph\u00e9tique proprement dite est leur aspect exot\u00e9rique. Notre Proph\u00e8te Mohammed se situe \u00e0 la fois sur les deux plans\u2026\n<\/p>\n<p>\nLa r\u00e9union de la Valayat absolue et de la proph\u00e9tie constitue le degr\u00e9 de Nobowat c\u2019est le cas de Mohammad.\n<\/p>\n<p>\nSelon les soufis, les onze descendants du Premier Imam Ali poss\u00e8dent par essence la Valayat\u2026Le Proph\u00e8te a d\u00e9clar\u00e9 au nom de Dieu : \u00ab Mes amis sont sous ma coupole et nul autre que Moi ne les conna\u00eet \u00bb.\n<\/p>\n<p>\nComme la plupart des mouvements mystiques, le soufisme repose sur une Loi Religieuse qui, en l\u2019occurrence, est l\u2019islam (et plus particuli\u00e8rement l\u2019Islam shiite, en raison des portes que ce dernier ouvre \u00e0 l\u2019interpr\u00e9tation \u00e9sot\u00e9rique du Coran). Il met en jeu toutes les forces int\u00e9rieures de l\u2019Individu, tendu vers un but supr\u00eame qui est la fusion de l\u2019\u00eatre en l\u2019Unit\u00e9 Divine. La condition primordiale de l\u2019asc\u00e8se que le soufi entreprend est un \u00e9lan qui pousse l\u2019homme \u00e0 s\u2019\u00e9lever vers Dieu, non en vue de sa propre satisfaction spirituelle ou de sa vie future, mais simplement parce que l\u2019amour envers Dieu se suffit \u00e0 lui-m\u00eame. Sans qu\u2019il le veuille sp\u00e9cialement, l\u2019homme est ainsi amen\u00e9 \u00e0 une r\u00e9g\u00e9n\u00e9ration int\u00e9rieure ou il d\u00e9couvre la v\u00e9rit\u00e9 \u00e0 proportion de ses capacit\u00e9s, mais toujours \u00e0 un niveau ou les rapports entre la R\u00e9alit\u00e9 et la Connaissance sont exacts.\n<\/p>\n<p>\n<strong><br \/>\nLa Tariqat dans le soufisme<\/strong><br \/>\nCet \u00e9tat n\u2019implique point que le soufi s\u2019\u00e9carte d\u00e9sormais de la vie publique afin de demeurer dans la contemplation et la pri\u00e8re. Ce serait commettre une grossi\u00e8re erreur ! Bien au contraire, le soufi v\u00e9ritable n\u2019a d\u2019autre choix que l\u2019activit\u00e9, le travail, au service de ses semblables. Il vit en soci\u00e9t\u00e9, se consacre \u00e0 autrui, alors qu\u2019au fond de lui-m\u00eame il ne se pr\u00e9occupe que de Dieu.\n<\/p>\n<p>\nLa tache la plus p\u00e9nible, peut-\u00eatre, est celle de se mettre en harmonie avec la soci\u00e9t\u00e9 tandis que Dieu occupe en entier le soufi. Cette harmonisation est le symbole de la perfection humaine. A l\u2019oppos\u00e9, une attitude asociale est consid\u00e9r\u00e9e comme une maladie.\n<\/p>\n<p>\nAinsi ceux qui se retirent de la soci\u00e9t\u00e9 pour adopter la solitude sont, aux yeux des soufi(s) des imparfaits. C\u2019est \u00e9galement l\u2019opinion de la psychologie et de la m\u00e9decine moderne : l\u2019\u00e9quilibre humain ne peut s\u2019effectuer qu\u2019au sein de la soci\u00e9t\u00e9. Dans le tasawwuf il y a un lien tr\u00e8s net entre la perfection humaine et la soci\u00e9t\u00e9. Ce lieu commun se traduit m\u00eame dans la langue : le terme de Voie se traduit par \u00ab seir \u00bb et \u00ab seluk \u00bb dont le sens comporte l\u2019id\u00e9e de \u00ab fr\u00e9quenter et se mettre en harmonie \u00bb. C\u2019est pourquoi l\u2019Acheminement Spirituel est aussi adaptation \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9 et harmonisation avec les \u00eatres.<br \/>\nRemarquons bien toutefois que l\u2019adaptation dont il est question n\u2019est pas prise dans un sens courant. Non seulement le soufi doit servir les autres, mais il ne doit jamais se sentir bless\u00e9 ou vex\u00e9 dans les contacts avec autrui. L\u2019agressivit\u00e9, les \u00e9motions de son entourage ne doivent pas avoir de prise sur son psychisme. Le contact avec la soci\u00e9t\u00e9 repr\u00e9sente pour le soufi une \u00e9preuve dans son d\u00e9sir de progresser vers la perfection. C\u2019est dans la soci\u00e9t\u00e9 qu\u2019il doit prouver qu\u2019il s\u2019est d\u00e9pouill\u00e9 de son moi personnel et qu\u2019aucune tendance diabolique ne subsiste en lui\u2026\n<\/p>\n<p>\nLa br\u00e8ve description que je viens de faire de la Tariqat est loin d\u2019\u00e9puiser le d\u00e9nombrement de ses diverses dimensions. Il faut en faire l\u2019exp\u00e9rience pour apercevoir ses perspectives et surtout pour mesurer sa signification car le fait m\u00eame de la suivre modifie radicalement les donn\u00e9es fondamentales de l\u2019individu qui la \u00ab go\u00fbte \u00bb avec son sens intime.\n<\/p>\n<p>\n<strong><br \/>\nEradat et transfert<\/strong><br \/>\nLa psychologie soufie reconna\u00eet en l\u2019homme deux principes inconscients : le c\u0153ur (del) et l\u2019ame (nafs ammareh). Les mystiques consid\u00e8rent le \u00ab c\u0153ur \u00bb comme un don divin. Il est comparable \u00e0 un miroir qui doit \u00eatre poli, purifi\u00e9 de la rouille de la nature et du monde mat\u00e9riel pour \u00eatre apte \u00e0 refl\u00e9ter la V\u00e9rit\u00e9-R\u00e9alit\u00e9. Quant \u00e0 \u00ab l\u2019ame imp\u00e9rative \u00bb, elle repr\u00e9sente un principe antith\u00e9tique li\u00e9 \u00e0 l\u2019Ego charnel. C\u2019est une puissance qui trouve sa r\u00e9alisation par transmutation en \u00ab ame bl\u00e2mante \u00bb (nasf-e lawwameh), puis finalement en \u00ab ame pacifi\u00e9e \u00bb (nafs-e motma\u2019nneh) celle-ci \u00e9tant capable du retour \u00e0 la V\u00e9rit\u00e9-R\u00e9alit\u00e9, suivant le Coran, sourate Fajr, verset 28\/29 :\n<\/p>\n<p>\n<em><br \/>\n\u00ab O ame pacifi\u00e9e, retourne vers ton seigneur agr\u00e9ante et agr\u00e9e \u00bb<\/em>\n<\/p>\n<p>\nLe \u00ab c\u0153ur \u00bb est le lieu de l\u2019amour (\u2018eshq), du d\u00e9passement de soi, de la chevalerie spirituelle, de la puret\u00e9, du bien. C\u2019est ainsi que le Proph\u00e8te a dit : \u00ab les c\u0153urs sont entre les doigts de Dieu \u00bb (Hadith Nabawi, ketab abharul\u2019 ashiqin, Ed. Khanegah, page 123). \u00ab L\u2019ame imp\u00e9rative \u00bb, par contre, est la source des passions animales, de l\u2019agressivit\u00e9, du vice, du vil et du trivial\u2026\n<\/p>\n<p>\nAu sujet de l\u2019 \u00ab ame imp\u00e9rative \u00bb le Coran dit :\n<\/p>\n<p>\n<em><br \/>\n\u00ab L\u2019ame est l\u2019instigatrice du mal a moins que mon seigneur ne fasse mis\u00e9ricorde \u00bb (sourate Yussouf, verset 53).<\/em>\n<\/p>\n<p>\n<strong><br \/>\nL\u2019intellect particulier et l\u2019intellect universel<\/strong><br \/>\nL\u2019intellect particulier s\u2019exerce dans les exp\u00e9riences quotidiennes et fait profit de l\u2019enseignement que l\u2019homme tire de sa vie mat\u00e9rielle. Surmontant les obstacles, cet intellect particulier entre \u00e9galement en jeu dans le contr\u00f4le de l\u2019 \u00ab ame imp\u00e9rative \u00bb, remplissant le r\u00f4le d\u2019entrave quand cette derni\u00e8re s\u2019enivre d\u2019elle-m\u00eame et se comporte mal (c\u2019est l\u2019entrave qui retient le \u00ab chameau r\u00e9tif \u00bb).\n<\/p>\n<p>\nDans le cadre de la vie sociale soumise aux coutumes et traditions, dans celui de la religion qui implique des lois et principes a respecter, l\u2019intellect particulier est au service de l\u2019 \u00ab ame imp\u00e9rative \u00bb. Mais il serait vain de penser qu\u2019il puisse conduire l\u2019etre humain \u00e0 la V\u00e9rit\u00e9\u2013R\u00e9alit\u00e9. Cette constatation a \u00e9t\u00e9 illustr\u00e9e par Roumi :\n<\/p>\n<p>\n<em><br \/>\n\u00ab Le d\u00e9faut de l\u2019Intellect Particulier est son hallucination et son doute \u00bb (Mathnavi, Edition Elmi, page 232).<\/em>\n<\/p>\n<p>\nL\u2019Intellect Universel est une facult\u00e9 d\u2019un autre ordre. Quand le \u00ab c\u0153ur \u00bb a \u00e9t\u00e9 purifi\u00e9 de l\u2019impuret\u00e9 de la pluralit\u00e9, il est apte \u00e0 observer la v\u00e9rit\u00e9 telle qu\u2019elle est. Dans ce cas, le mystique est appel\u00e9 \u00ab Homme Parfait \u00bb : il dispose d\u2019une clairvoyance et d\u2019une intuition purg\u00e9es de tout egoisme ou \u00e9gocentrisme, qui pourraient \u00eatre d\u00e9sign\u00e9es comme \u00ab conscience de c\u0153ur \u00bb (del-a-galu). Aussi le possesseur de cette conscience est-il parfois appel\u00e9 \u00ab Intellect de l\u2019Univers \u00bb. Roumi a dit \u00e0 ce sujet :\n<\/p>\n<p>\n<em><br \/>\n\u00ab L\u2019Intellect de l\u2019Univers et l\u2019ame de l\u2019Univers s\u2019appellent Homme de Dieu.<br \/>\nN\u2019imagine pas que le Tr\u00f4ne divin soit s\u00e9par\u00e9 de la loi ! Sa pure essence est le lieu de manifestation de Dieu.<br \/>\nC\u2019est donc aupr\u00e8s de lui qu\u2019il faut chercher Dieu et non aupr\u00e8s des autres \u00bb (Mathnavi, Edition Elmi, page 440).<\/em>\n<\/p>\n<p>\nEn cet \u00e9tat, l\u2019Homme Parfait, ayant ni\u00e9, \u00e0 l\u2019aide de l\u2019Intellect Universel, tout ce qui est \u00ab autre-que-Dieu \u00bb peut affirmer Dieu \u00e0 l\u2019abri de l\u2019Amour\u2026 \u00bb\n<\/p>\n<p>\n<strong>Intellect et Amour<\/strong>\n<\/p>\n<p>\n<em><br \/>\n\u00ab C\u2019est l\u2019Intellect Particulier qui a diffam\u00e9 l\u2019Intellect<br \/>\n\u00ab C\u2019est l\u2019Intellect mondain (l\u2019Intellect Particulier) qui a diffam\u00e9 l\u2019homme \u00bb (Mathnavi, Edition Elmi, page 440).<\/em>\n<\/p>\n<p>\nPar \u00ab intellect \u00bb, cit\u00e9 \u00e0 la fin du premier vers, Roumi entend l\u2019Intellect Universel. Quant \u00e0 l\u2019Amour au sens soufi, il ne s\u2019agit rien d\u2019autre que de la Eradat parfaite et forte. L\u2019Amour est la force motrice du c\u0153ur et de son ardent d\u00e9sir, et c\u2019est dans son sillage que le c\u0153ur devient pur.<br \/>\nAinsi que nous l\u2019avons dit, l\u2019Intellect Particulier s\u2019appuis sur le monde sensible et les exp\u00e9riences de la vie, tandis que l\u2019Amour est un don divin qui ne s\u2019enseigne point mais qui est \u00e0 vivre. C\u2019est pourquoi \u00ab les gens de l\u2019Intellect particulier \u00bb, savants de la loi litteraliste, ont toujours reni\u00e9 les gens de l\u2019Amour et ont pens\u00e9 que ces derniers \u00e9taient dans l\u2019erreur. Roumi a dit \u00e0 ce sujet :\n<\/p>\n<p>\n<em><br \/>\n\u00ab L\u2019Intellect Particulier renie l\u2019Amour bien qu\u2019il fasse semblant de conna\u00eetre les secrets \u00bb. (Mathnavi, Edition Elmi, page 52).<\/em>\n<\/p>\n<p>\n<strong><br \/>\nLe ph\u00e9nom\u00e8ne de transfert<\/strong><br \/>\nSelon les psychanalystes, le premier \u00e9l\u00e9ment du traitement est l\u2019\u00e9tablissement d\u2019un lien affectif entre le malade et le m\u00e9decin. Cet attachement, ce lien est d\u00e9nomm\u00e9 par Freud \u00ab ph\u00e9nom\u00e8ne de transfert \u00bb. C\u2019est par le transfert que le malade d\u00e9verse sur le m\u00e9decin l\u2019ensemble de ses relations pass\u00e9es. Pour Freud, il y a projection sur l\u2019analyste de la totalit\u00e9 des ph\u00e9nom\u00e8nes et processus psychologique du malade, d\u00e9riv\u00e9s d\u2019autres relations ant\u00e9rieures avec le monde. (voir Racker Heinrichs : Transference and Countertransference, The Hogardth Press and the Institute of Psychoanalysis, London, 1996, page 13). Une relation de confiance entre m\u00e9decin et malade est cr\u00e9\u00e9e par ce ph\u00e9nom\u00e8ne gr\u00e2ce auquel le patient s\u2019en remet au psychanalyste. La racine de la soumission et de l\u2019espoir du malade remontent aux souvenirs inconscients qu\u2019il conserve de son attitude infantile envers ses propres parents et qu\u2019il revit dans cette exp\u00e9rience actuelle. Le m\u00e9decin attire \u00e0 lui momentan\u00e9ment des affects destin\u00e9s \u00e0 un objet qu\u2019il r\u00e9incarne. Il s\u2019agira pour le m\u00e9decin d\u2019amener ce m\u00e9canisme psychique profond \u00e0 la zone claire de la conscience de son patient.<br \/>\nLe lien interpsychique entre m\u00e9decin et malade est n\u00e9cessaire au succ\u00e8s de l\u2019action psychoth\u00e9rapique. Si le transfert est positif, on constate d\u2019apr\u00e8s Freud qu\u2019il modifie la situation analytique chez le malade ; l\u2019inclination vers la solution des conflits, qui devrait uniquement occuper son esprit, est supplant\u00e9e par le d\u00e9sir de complaire au m\u00e9decin. C\u2019est alors que tout fait ayant une relation avec ce dernier devient plus important que son intention primitive d\u2019effacer la souffrance et de recouvrer la sant\u00e9 : il est distrait de sa maladie. (Freud : Introductory lectures on Psycho-analysis translation Joan Riviere, George Allen and Unvin, London, page 367).\n<\/p>\n<p>\n<strong><br \/>\nPh\u00e9nom\u00e8ne de transfert et Eradat<\/strong><br \/>\nDe ce qui pr\u00e9c\u00e8de, on peut conclure ceci :\n<\/p>\n<ul>\n<li>\n\tLe ph\u00e9nom\u00e8ne de transfert est l\u2019\u00e9tablissement d\u2019un lien de confiance entre le m\u00e9decin et le malade en vue de la gu\u00e9rison de ce dernier et sa promotion au degr\u00e9 d\u2019homme sain ; tandis que l\u2019Eradat est l\u2019\u00e9tablissement d\u2019une relation spirituelle\u2026<\/li>\n<li>\n\tLe ph\u00e9nom\u00e8ne de transfert s\u2019op\u00e8re \u00e0 la suite d\u2019une sorte de relation d\u2019intimit\u00e9 avec le partenaire (en l\u2019occurrence le psychanalyste) ayant pour objectif direct d\u2019amener \u00e0 la conscience claire l\u2019histoire du malade, tandis que l\u2019Eradat est une sorte de lien affectif (amour) pour le morad, qui est un point d\u2019appui pour l\u2019\u00e9radication de l\u2019egoisme (amour pour soi) et la d\u00e9livrance spirituelle.<\/li>\n<li>\n\tDans le ph\u00e9nom\u00e8ne de transfert, c\u2019est le malade qui choisit le partenaire susceptible de d\u00e9nouer ses difficult\u00e9s psychiques. Quoique le m\u00e9decin conserve son ind\u00e9pendance, il a l\u2019obligation de se pencher sur son malade qui se pose d\u2019embl\u00e9e en objet d\u2019int\u00e9r\u00eat, tandis que l\u2019Eradat le morid se fait partenaire capable d\u2019\u00e9couter pour assimiler les r\u00e8gles traditionnelles du cheminement mystique.<\/li>\n<li>\n\tLe transfert est un ph\u00e9nom\u00e8ne psychique relatif et temporel, tandis que l\u2019Eradat est un fait spirituel, r\u00e9el et \u00e9ternel.<\/li>\n<\/ul>\n<p>\n<strong><br \/>\nEgoisme et Eradat<\/strong><br \/>\nC\u2019est par cette op\u00e9ration qu\u2019il se d\u00e9livre de l\u2019egoisme et du narcissisme. Ne peuvent b\u00e9n\u00e9ficier de l\u2019Eradat ceux qui sont encha\u00een\u00e9s dans l\u2019egoisme et le narcissisme\u2026\n<\/p>\n<p>\nEn ce qui concerne le transfert, Freud est arriv\u00e9 \u00e0 la m\u00eame conclusion en disant : l\u2019exp\u00e9rience montre que des personnes souffrant d\u2019une n\u00e9vrose narcissique n\u2019ont aucune aptitude \u00ab au transfert \u00bb ou en ont seulement des traces insuffisantes. Ils se d\u00e9tournent du m\u00e9decin non par hostilit\u00e9 mais par indiff\u00e9rence. (Freud : Introductory lectures on Psychoanalysis, page 374).\n<\/p>\n<p>\n<strong><br \/>\nScience acquise et science pr\u00e9sentielle du \u00ab c\u0153ur \u00bb<\/strong><br \/>\nLa \u00ab Science est une lumi\u00e8re que Dieu allume dans le c\u0153ur de celui qu\u2019Il veut \u00bb (Kashkul-e Sheikh-e Bahai entesharat-e tab\u2019-e mashr-e Qom, page 493)\u2026<br \/>\n\u00ab Le carnet du soufi n\u2019est pas encre et lettres,<br \/>\nCe n\u2019est que le c\u0153ur blanc comme neige ;<br \/>\nLe savant n\u2019a que les effets du calame, <br \/>\nLe soufi n\u2019a que les lumi\u00e8res divines \u00bb<br \/>\n(Mathnavi, Ed. Elmi, page 108).\n<\/p>\n<p>\n<strong><br \/>\nL\u2019affiliation en Eradat\u2026<\/strong><br \/>\nRappelons \u00e0 ce propos que les psychanalystes de notre temps affirment que celui qui n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 analys\u00e9 ne peut devenir psychanalyste\u2026<br \/>\nIl sera incapable de conduire ses disciples \u00e0 la compl\u00e9tude et m\u00eame, il les appauvrira spirituellement.\n<\/p>\n<p>\n<strong>La tariqat dans le soufisme<\/strong><br \/>\nLe soufisme exige de celui qui se sent appel\u00e9 \u00e0 suivre sa voie une discipline, une asc\u00e8se, qui l\u2019am\u00e8nent \u00e0 une compl\u00e8te r\u00e9organisation int\u00e9rieure. Il s\u2019agit, en v\u00e9rit\u00e9, d\u2019une v\u00e9ritable \u00ab naissance \u00bb spirituelle. Tout ce que comporte cette r\u00e9novation de l\u2019individu (la Voie elle-m\u00eame, le travail qui s\u2019effectue en profondeur, les techniques qu\u2019il implique et ses diff\u00e9rentes \u00e9tapes) s\u2019appelle Tariqat.<br \/>\nLe terme de Tariqat d\u00e9signe donc un tout, et ses divers sens sont entendus par le soufi comme les diff\u00e9rents aspects d\u2019une m\u00eame notion. Ce n\u2019est donc que par un artifice, par un effort d\u2019analyse et d\u2019abstraction que l\u2019on peut s\u00e9parer les multiples facettes de la Tariqat. Dans l\u2019exp\u00e9rience v\u00e9cue, ces facettes ne sont pas distingu\u00e9es les unes des autres.\n<\/p>\n<p>\n<br \/>\n<strong>Les conditions de base<\/strong><br \/>\nNous avons vu dans un articles pr\u00e9c\u00e9dent (cf. Qu\u2019est-ce que le soufisme) que le \u00ab Talab \u00bb est indispensable. Cette n\u00e9cessit\u00e9 de \u00ab l\u2019aspiration \u00bb \u00e9carte d\u2019embl\u00e9es la simple curiosit\u00e9, ou des motivations insuffisantes. Or, trop souvent, des personnes se m\u00e9prennent sur leurs propres sentiments. Non seulement l\u2019aspirant doit savoir que le soufisme n\u2019est pas une philosophie ou une technique de culture psychique en vue de mieux r\u00e9ussir dans la vie, (ce serait aller \u00e0 l\u2019encontre du vrai soufisme !) mais les raisons qui poussent \u00e0 suivre la voie doivent \u00eatre \u00ab pures \u00bb. Il ne peut en \u00eatre autrement puisque le soufisme est d\u2019abord renoncement : renoncement aux biens de la vie future, pour l\u2019amour de Dieu, par amour pour Dieu, en l\u2019amour de Dieu. <br \/>\nLa premi\u00e8re des conditions est donc la Foi, le d\u00e9sir de se fondre en Dieu, ou du moins l\u2019ardente inclination vers Dieu rendant tous les sacrifices l\u00e9gers.<br \/>\nEn liaison avec cette donn\u00e9e primordiale, la Volont\u00e9 est la seconde qualit\u00e9 indispensable chez le disciple. Car c\u2019est par la Volont\u00e9 qu\u2019il doit se lib\u00e9rer des ses passions, de ces conflits psychiques, qu\u2019il doit se d\u00e9pouiller du \u00ab vieil homme \u00bb, exterminer ses tendances diaboliques. Dans cette lutte le p\u00e8lerin ne fait que respecter le verset coranique 53\/39 et 40 :<br \/>\n\u00ab L\u2019homme ne poss\u00e8dera que ce qu\u2019il aura acquis par ses efforts. Son effort sera reconnu et il sera ensuite pleinement r\u00e9compens\u00e9 \u00bb.<br \/>\nLe but vers lequel tend le p\u00e8lerin, c\u2019est \u00e0 dire l\u2019acquisition des qualit\u00e9s divines, ne s\u2019obtient que par l\u2019Attrait Divin et la tension de la volont\u00e9 individuelle, du moins au d\u00e9but de la Tariqat. Dans les \u00e9tapes sup\u00e9rieures, quand le soufi s\u2019est rev\u00eatu des attributs divins, il s\u2019aper\u00e7oit alors qu\u2019il n\u2019y a plus participation de sa propre volont\u00e9.\n<\/p>\n<p>\n<br \/>\n<strong>Les traditions et le qotb<\/strong><br \/>\nNous avons dit ailleurs que la pr\u00e9sence d\u2019un Qotb, d\u2019un ma\u00eetre est absolument indispensable au disciple. Dans la Tariqat le r\u00f4le du Qotb est multiple, et, sauf cas exceptionnel, nul ne peut s\u2019en passer. On est autoris\u00e9, grosse mode, \u00e0 distinguer quatre fonctions importantes du Qotb, donn\u00e9es par Dieu :\n<\/p>\n<ul>\n<li>Le Ma\u00eetre est un guide qui montre et explique la Voie. Aucun texte, aussi complet soit-il, ne saurait suppl\u00e9er un Ma\u00eetre vivant qui adapte l\u2019enseignement au disciple.<\/li>\n<li>Le Ma\u00eetre contr\u00f4le le comportement du disciple, aide ce dernier \u00e0 liquider ses complexes, ses conflits\u2026<\/li>\n<li>Le Ma\u00eetre infuse \u00e0 son disciple l\u2019\u00e9nergie dont il a besoin pour surmonter les obstacles, et lui prodigue les conseils n\u00e9cessaires.<\/li>\n<li>Enfin le Ma\u00eetre est indispensable interm\u00e9diaire entre Dieu et le disciple pendant une bonne partie de la Tariqat. Son r\u00f4le s\u2019exerce tant sur le plan psychologique que sur le plan spirituel.<\/li>\n<\/ul>\n<p>\nLa Tariqat rec\u00e8le, par cons\u00e9quent, un aspect humain singulier qui est la relation du disciple avec son ma\u00eetre. Il faut que l\u2019Aspirant ait la confiance en son <em>Qotb<\/em>, bas\u00e9e sur la conviction que si Dieu veut son ma\u00eetre le guidera vers le but final et la perfection d\u00e9sir\u00e9e. A son tour, le Qotb doit voir en son disciple un \u00eatre d\u00e9sireux d\u2019atteindre ce but, un \u00ab amoureux \u00bb plein de d\u00e9votion et digne d\u2019\u00eatre guid\u00e9. A la suite de cette entente r\u00e9ciproque entre le ma\u00eetre et son disciple, celui-ci est plac\u00e9 dans la position du \u00ab repentir \u00bb : tout ce qu\u2019il a commis auparavant sera n\u00e9glig\u00e9, \u00e0 condition que d\u00e9sormais il cessera de penser \u00e0 des passions et \u00e0 des actes prohib\u00e9s. Dans le monde du soufi, l\u2019entr\u00e9e dans le cercle du tasawwuf est consid\u00e9r\u00e9e comme une seconde naissance. Un Hadith Nabavi apporte en t\u00e9moignage cette parole de Jesus : \u00ab N\u2019arrive pas \u00e0 l\u2019apog\u00e9e de la Cr\u00e9ation celui qui  n\u2019est pas n\u00e9 deux fois \u00bb. Pour les Soufis tout Aspirant doit donc subir deux naissances. La seconde, plus difficile, est le transfert du monde mat\u00e9riel et sensible \u00e0 celui de l\u2019Amour, de l\u2019affection, de la d\u00e9votion\u2026Gr\u00e2ce \u00e0 Dieu, apr\u00e8s avoir fait acte de repentir, le disciple se voit attribuer l\u2019honneur de la part de son Ma\u00eetre, de p\u00e9n\u00e9trer dans le domaine glorieux de l\u2019apprentissage du tasawwuf. C\u2019est alors que le programme de la Tariqat lui est r\u00e9v\u00e8l\u00e9\u2026<br \/>\n\u2026toute la vie ext\u00e9rieure et int\u00e9rieure du disciple doit \u00eatre r\u00e9gl\u00e9e par l\u2019Islam\u2026<br \/>\nComme on le voit, la Tariqat comporte l\u2019observation d\u2019un certain nombre de Traditions qui se centrent sur l\u2019Islam et reposent sur la parole divine, dont l\u2019\u00e9nonciation est le Coran.\n<\/p>\n<p>\n<br \/>\n<strong><br \/>\nLes etapes de la Tariqat<\/strong><br \/>\nL\u2019ascension spirituelle, comme tout ce qui rel\u00e8ve d\u2019un domaine immat\u00e9riel est malais\u00e9 \u00e0 d\u00e9crire, d\u2019autant plus que ses modalit\u00e9s varient suivant les individus\u2026<br \/>\nLa premi\u00e8re \u00e9tape de l\u2019ascension consiste \u00e0 se d\u00e9barrasser des mauvaises qualit\u00e9s. Nous l\u2019avons d\u00e9j\u00e0 dit, c\u2019est \u00e0 ce stade ou l\u2019on s\u2019attache surtout \u00e0 liquider les conflits psychiques, les complexes et les tendances passionnelles des disciples. Dans cette \u00e9tape, qui comporte un aspect psychoth\u00e9rapique, un probl\u00e8me qui attire l\u2019attention des Qotbs et qui int\u00e9resse \u00e9galement de nos jours les psychanalystes (mais le point de vue de ces derniers est diff\u00e9rent puisque l\u2019\u00e9l\u00e9ment spirituel est absent de leurs pr\u00e9occupations), est celui des r\u00eaves. Le Ma\u00eetre utilise l\u2019analyse des r\u00eaves et des paroles, etc. pour \u00ab gu\u00e9rir \u00bb ses disciples. Comme en psychanalyse, personne d\u2019autre n\u2019en a connaissance.<\/p>\n<p>Ainsi donc la Tariqat implique un programme de psychoth\u00e9rapie qui varie selon le disciple. J\u2019insiste sur un point : la psychanalyse telle qu\u2019elle est con\u00e7ue de nos jours ne saurait \u00eatre compar\u00e9e avec l\u2019action d\u2019un vrai Qotb qui est consid\u00e9rablement plus vaste et p\u00e9n\u00e8tre dans des domaines inconnus des psychanalystes. La comparaison ne pourrait \u00eatre valablement faite que dans les limites communes aux deux techniques.<br \/>\nParall\u00e8lement \u00e0 une surveillance \u00e9troite du psychisme, le Soufi est soumis \u00e0 une surveillance de son \u00e9tat physiologique. La nourriture que le salek absorbe doit convenir \u00e0 ses besoins r\u00e9els et au but qui lui est propos\u00e9\u2026Il convient alors d\u2019an\u00e9antir ces impulsions pour rendre au salek son \u00e9quilibre psychosomatique. Corr\u00e9lativement une action spirituelle est entreprise pour le remettre en \u00e9tat de continuer son chemin vers la transcendance soufie. Mais en temps normal le soufi consid\u00e8re qu\u2019il lui est n\u00e9cessaire de recourir \u00e0 une nourriture parfaitement \u00e9quilibr\u00e9e pour fournir \u00e0 son corps l\u2019\u00e9nergie dont il a besoin. Tout d\u00e9pend donc de l\u2019utilisation de cette \u00e9nergie. Suivant le mot de Mawlavi ce que le vrai soufi mange \u00ab se transforme en lumi\u00e8re \u00bb, alors que chez la plupart des humains l\u2019\u00e9nergie alimentaire ne sert qu\u2019a soutenir les passions et \u00e0 exciter les instincts sans aucun contr\u00f4le.<br \/>\nL\u2019exc\u00e8s, la syst\u00e9matisation sont pr\u00e9judiciables. Certains philosophes croient que l\u2019asc\u00e9tisme cr\u00e9e la force n\u00e9cessaire \u00e0 la purification de l\u2019individu. Il est vrai que les mac\u00e9rations m\u00e8nent l\u2019homme \u00e0 un \u00e9tat d\u2019esprit ou il trouve plus de facilit\u00e9 \u00e0 la connaissance des choses. Nous utilisons ce pouvoir \u00e0 bon escient, mais nous pensons qu\u2019il faut \u00e9viter une attitude anti-naturelle. Le rem\u00e8de appliqu\u00e9, il faut revenir \u00e0 la normale, sinon on obtient l\u2019effet contraire \u00e0 celui qu\u2019on attend : Le \u00ab temporel \u00bb redeviendrait une pr\u00e9occupation encombrant la conscience alors qu\u2019il faut se lib\u00e9rer de ce genre de souci mat\u00e9riel.\n<\/p>\n<p>\nUn des r\u00e9sultats de l\u2019attention constante \u00e0 la divinit\u00e9 est, en premier lieu, la cr\u00e9ation chez le disciple d\u2019une noble r\u00e9flexion. Le disciple qui avait auparavant des pens\u00e9es douteuses ou diss\u00e9min\u00e9es, arrive \u00e0 une concentration remarquable sur un seul point qui est Dieu. Le disciple n\u2019\u00e9puise plus son \u00e9nergie en la dispersant sur des sujets vari\u00e9s. Tout au contraire, il puise des forces dans la r\u00e9flexion sur le canal de la divinit\u00e9 et se voit ainsi dot\u00e9 d\u2019\u00e9quilibre, de calme et de s\u00e9curit\u00e9.\n<\/p>\n<p>\nAu troisi\u00e8me stade le disciple efface son Moi personnel jusqu\u2019au point de ne plus en trouver trace en lui-m\u00eame\u2026<br \/>\nIl est un autre point qui pr\u00e9occupe parfois les esprits curieux : quelle est la part de l\u2019effort volontaire du salek dans son ascension mystique ? Il est certain que pendant le parcours d\u2019une bonne partie de la Voie, la volont\u00e9 joue un r\u00f4le important, car l\u2019individu est normalement dans un \u00e9tat de guerre int\u00e9rieure contre ses passions et ses instincts dont il doit se d\u00e9livrer. Ceci est en pleine conformit\u00e9 avec le Coran. Il y a donc \u00e0 la base une doctrine de la volont\u00e9 individuelle, volont\u00e9 li\u00e9e \u00e0 l\u2019Attrait Divin\u2026\n<\/p>\n<p>\nA ce stade le soufi n\u2019est plus que l\u2019instrument docile de la Volont\u00e9 de Dieu. C\u2019est la pure volont\u00e9 divine qui agit.<br \/>\nA cette \u00e9tape le soufi n\u2019a plus d\u2019existence propre, sa personnalit\u00e9 est totalement occup\u00e9e par le Bien-Aim\u00e9.<br \/>\nLe soufi \u00e0 ce stade est mort \u00e0 lui-m\u00eame pour se trouver dans la contemplation totale de la divinit\u00e9\u2026Le disciple est proprement noy\u00e9 dans la mer profonde des actes divins. Sous son aspect int\u00e9rieur fana consiste en la constante contemplation des qualit\u00e9s divines. La destruction personnelle \u00e9tant compl\u00e8te, il y a annihilation en profondeur de la conscience psychique personnelle\u2026\n<\/p>\n<p>\n<br \/>\n<strong><br \/>\nLe ph\u00e9nom\u00e8ne de transfert et son effet sur la vie spirituelle<\/strong><br \/>\nIl ne fait aucun doute que le ph\u00e9nom\u00e8ne de transfert qui intervient en partie dans la relation entre ma\u00eetre et disciple \u00e9tait connu des ma\u00eetres complets du soufisme avant que Freud n\u2019en fasse lui-m\u00eame la d\u00e9couverte et ne la divulgue sur le plan scientifique. Mais la ligne de d\u00e9marcation entre Eradat et transfert est un peu plus d\u00e9licate \u00e0 discerner. Seuls, les ma\u00eetres complets sont capables d\u2019op\u00e9rer cette distinction, de saisir les nuances de ces ph\u00e9nom\u00e8nes complexes et de les utiliser \u00e0 bon escient. Mais l\u2019on est oblig\u00e9 de reconna\u00eetre que le nombre de ces ma\u00eetres, \u00e0 chaque \u00e9poque, a \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s restreint. Il faut convenir aussi que, souvent, des ma\u00eetres incomplets et leurs disciples ont fait des confusions regrettables, faute de pouvoir s\u00e9parer les domaines de ces deux ph\u00e9nom\u00e8nes.\n<\/p>\n<p>\nSans se rendre compte des racines des m\u00e9canismes psychiques profonds, ces ma\u00eetres incomplets ont abus\u00e9 de leur pouvoir pour en tirer profit : de la les divergences entre certains groupes se donnant le nom de Soufis. Comme dit Roumi (Mathnavi, Ed. Elmi, page 7) :\n<\/p>\n<p>\n<em><br \/>\n\u00ab Tout le monde est dans l\u2019erreur \u00e0 cause de ceci : <br \/>\nPeu d\u2019hommes ont connu les amis de Dieu \u00bb.<\/em>\n<\/p>\n<p>\nLes \u00ab malades de l\u2019ame \u00bb, du nom de \u00ab <em>morid<\/em> \u00bb, ont \u00e9t\u00e9 parfois en relation avec des morads(s) incomplets \u00e0 travers le ph\u00e9nom\u00e8ne de transfert. Ceux-ci les ont attir\u00e9s vers eux, oublieux de leurs responsabilit\u00e9s et inconscients de leurs v\u00e9ritables motivations. Peut-\u00eatre ces ma\u00eetres incomplets ont-ils cru \u00eatre des \u00ab amis de Dieu \u00bb parce que leurs disciples leur ont attribu\u00e9 des miracles et des intuitions divines qui n\u2019\u00e9taient, en r\u00e9alit\u00e9, que des effets de transfert. Ils pouvaient donc se sentir, en toute sinc\u00e9rit\u00e9, confirm\u00e9s dans leurs pr\u00e9tentions. C\u2019est ainsi que le cercle vicieux de leur relation, psychologique erron\u00e9e subsistait ind\u00e9finiment. Pour Roumi : (Mathnavi, Ed. Elmi, page 368) :\n<\/p>\n<p>\n<em><br \/>\n\u00ab En v\u00e9rit\u00e9, ces corbeaux imitaient la voix des faucons ! \u00bb<\/em>\n<\/p>\n<p>\nLe r\u00e9sultat de cette sorte de relation \u00e9tait que ces ma\u00eetres demeuraient incapables de \u00ab forger \u00bb des fils spirituels pour en faire des Ma\u00eetres v\u00e9ritables : ils avaient seulement accord\u00e9 leur succession \u00e0 des \u00ab fils naturels \u00bb.\n<\/p>\n<p>\nG\u00e9n\u00e9ralement les vrais ma\u00eetres n\u2019ont accept\u00e9 comme disciples que ceux qu\u2019ils avaient vue \u00e0 l\u2019abri des perturbations de l\u2019ame imp\u00e9rative, et capables de se lib\u00e9rer de leurs tendances \u00e9gocentriques. Cependant quelques rares ma\u00eetres parfaits n\u2019ont pas h\u00e9sit\u00e9 \u00e0 admettre aupr\u00e8s d\u2019eux de vrais morids(s) qu\u2019ils ont form\u00e9s non seulement dans le domaine de la psychologie abyssale, pour les d\u00e9livrer de l\u2019ame imp\u00e9rative, mais \u00e9galement dans celui de la sph\u00e8re spirituelle pour les conduire \u00e0 la compl\u00e9tude\u2026<br \/>\nLe po\u00e8te Reza Quoli-e Hedayat disait \u00e0 ce sujet : \u00ab les petites rivi\u00e8res se plaignent des pierres, tandis que les oc\u00e9ans les avalent sans les voir ! \u00bb\n<\/p>\n<p>\nC\u2019est en vue de cette exp\u00e9rience p\u00e9dagogique que les grands ma\u00eetres du pass\u00e9 \u00e9taient oblig\u00e9s de cr\u00e9er, dans leurs ordres, une classe pr\u00e9paratoire ayant pour but le traitement des maladies de l\u2019 \u00ab ame imp\u00e9rative \u00bb. Le ma\u00eetre parfait ou \u00ab m\u00e9decin divin \u00bb, avant d\u2019admettre les disciples dans le cercle soufi, gu\u00e9rissait ces malades de l\u2019ame au moyen du ph\u00e9nom\u00e8ne de transfert. Une fois gu\u00e9ris, ceux-ci retournaient \u00e0 leurs occupations normales ou bien, si par volont\u00e9 divine l\u2019Eradat venait \u00e0 atteindre sa pleine r\u00e9alisation\u2026\n<\/p>\n<p>\nIl n\u2019y a pas de similitudes authentiques et profondes entre le tasawwuf et la psychanalyse, mais seulement quelques points de co\u00efncidence tangentielle int\u00e9ressants.\n<\/p>\n<p>\nLa psychanalyse se propose de ramener \u00e0 la sant\u00e9 psychosomatique l\u2019homme malade, alors que le but du soufisme est de rendre parfait l\u2019homme sain. La relation entre le psychanalyste et le malade qu\u2019on appelle ph\u00e9nom\u00e8ne de transfert est un processus psychique du monde contingent, accidentel et temporel, tandis que dans le soufisme cette relation est envelopp\u00e9e par l\u2019Eradat qui est une donn\u00e9e spirituelle du monde de la r\u00e9alit\u00e9 et de l\u2019\u00e9ternit\u00e9.<br \/>\nA cause du ph\u00e9nom\u00e8ne de transfert, qui joue un r\u00f4le certain au d\u00e9but de l\u2019initiation soufie, des guides incomplets ont eu la pr\u00e9tention d\u2019\u00eatre des ma\u00eetres parfaits, attirant ainsi des hommes sans exp\u00e9rience dans leur sillage. Leurs erreurs ne mettent que mieux en lumi\u00e8re l\u2019admirable parti qu\u2019ont su tirer les ma\u00eetres parfaits d\u2019une technique psychanalytique pratiqu\u00e9e par les soufis avant sa d\u00e9couverte en Occident.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dr. Nurbakhsh Pr\u00e9sent\u00e9 par Henry Corbin &#8211; Extrait de la revue \u00ab Le Monde Islamique \u00bb, Dhulhijja 1390 Au moment&hellip;<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_jetpack_memberships_contains_paid_content":false,"footnotes":""},"categories":[3],"tags":[26],"class_list":["post-1403","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-articles","tag-dr-javad-nurbakhsh"],"jetpack_featured_media_url":"","jetpack_sharing_enabled":true,"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/journalsoufi.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/1403","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/journalsoufi.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/journalsoufi.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/journalsoufi.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/journalsoufi.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=1403"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/journalsoufi.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/1403\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":1759,"href":"https:\/\/journalsoufi.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/1403\/revisions\/1759"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/journalsoufi.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=1403"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/journalsoufi.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=1403"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/journalsoufi.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=1403"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}