{"id":1393,"date":"2003-11-08T22:09:05","date_gmt":"2003-11-08T22:09:05","guid":{"rendered":"http:\/\/example.com\/lentement-lentement-histoire-dune-initiation"},"modified":"2013-05-28T19:19:37","modified_gmt":"2013-05-28T19:19:37","slug":"lentement-lentement-histoire-dune-initiation","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/journalsoufi.com\/index.php\/2003\/11\/08\/lentement-lentement-histoire-dune-initiation\/","title":{"rendered":"Lentement, lentement: histoire d&#8217;une initiation"},"content":{"rendered":"<p><em>Carol Martinez Weber<\/em><\/p>\n<p>Par Carol Martinez Weber<\/p>\n<p> Si vous croyez au destin, le mien \u00e9tait d&#8217;\u00eatre initi\u00e9e dans la voie soufie. D&#8217;un point de vue plus s\u00e9culaire, mon histoire a commenc\u00e9 \u00e0 Manhattan, dans l&#8217;appartement d&#8217;un inconnu par une journ\u00e9e temp\u00e9r\u00e9e du mois de juillet 1975.<\/p>\n<p>&#8220;Alan l&#8217;excentrique&#8221; comme on le surnommait, m&#8217;avait t\u00e9l\u00e9phon\u00e9 la veille pour me dire que mes cousins de Californie lui avaient donn\u00e9 mon num\u00e9ro pensant que nous aimerions nous rencontrer. Je me souvenais de leur ami de la facult\u00e9 comme d&#8217;un original qui avait tout abandonn\u00e9 pour aller vivre en Iran y suivre l&#8217;enseignement d&#8217;un ma\u00eetre spirituel, d&#8217;o\u00f9 son surnom : &#8220;Alan l&#8217;excentrique&#8221;. A 25 ans tout juste pass\u00e9s, je me sentais libre et sans obligations, alors pourquoi ne pas passer une heure en compagnie d&#8217;un amide ee la famille ?<\/p>\n<p> En prenant le train depuis chez mes parents dans le New Jersey, une banlieue bourgeoise ou j&#8217;ai grandi, je traversais bri\u00e8vement le quartier populaire de l&#8217;Upper East Side, me sentant \u00e0 la fois chez moi et mal \u00e0 l&#8217;aise v\u00eatue de mon short blanc \u00e0 la mode, mes sandales, et d&#8217;un t-shirt vert. Enfant j&#8217;avais eu l&#8217;occasion de visiter de la famille \u00e0 Harlem et dans le Queens, mais nous passions que bri\u00e8vement \u00e0 travers ces quartiers populaires pour rejoindre le quartier des mus\u00e9es, y admirer les spirales g\u00e9om\u00e9triques du Guggenheim, ou bien les expositions du Mus\u00e9e d&#8217;Art Moderne. Ayant travaill\u00e9 dur et issues d&#8217;un milieu bourgeois, mes parents s&#8217;\u00e9taient connus au lyc\u00e9e, et avaient \u00e9lev\u00e9 leurs trois enfants dans un environnement familial rempli d&#8217;amour. Leurs enfants refl\u00e9taient l&#8217;image du melting pot am\u00e9ricain: un p\u00e8re colombien \u00e0 la peau fonc\u00e9e, de bonne nature, et une m\u00e8re, blonde aux yeux bleus, aux anc\u00eatres Irlandais, fran\u00e7ais et Anglais, et enclin \u00e0 la justice sociale.<\/p>\n<p> Je rencontrai pour la premi\u00e8re fois &#8220;Alan l&#8217;excentrique&#8221; dans le hall d&#8217;un immeuble de grand standing. C&#8217;\u00e9tait un homme de haute stature, plein d&#8217;\u00e9nergie int\u00e9rieure. Plut\u00f4t que de m&#8217;inviter \u00e0 monter dans l&#8217;appartement, nous f\u00eemes quelques pas ensemble jusqu&#8217;\u00e0 Central Park. Pendant un bref instant, je redevenais l&#8217;enfant \u00e0 l&#8217;\u00e9paisse chevelure, qui ne ressemblait \u00e0 aucun autre; le seul enfant que le professeur appelait d&#8217;un surnom a connotation raciale; l&#8217;adolescent qui ne se sentait jamais \u00e0 sa place, et qui sentait l&#8217;\u0153il m\u00e9fiant des vigiles la surveiller dans les magasins de peur qu&#8217;elle ne commette un vol. Mon compagnon me ramena rapidement \u00e0 r\u00e9alit\u00e9 par un d\u00e9luge de mots sur le soufisme. Ne sachant pas ou il voulait en venir, je restais silencieuse pendant les deux heures que nous pass\u00e2mes \u00e0 North Meadow. Je me d\u00e9cidais finalement \u00e0 lui dire que j&#8217;avais rendez-vous pour d\u00eener avec des amis. L&#8217;inalt\u00e9rable sourire d&#8217;Alan se transforma imm\u00e9diatement en un silence pesant. Puis il me demanda si je voulais rencontrer le cheikh soufi avec lequel lui et quelques autres derviches repartaient le lendemain matin pour l&#8217;Iran. Pas du tout inspir\u00e9 par sa suggestion, je r\u00e9pondais par un &#8220;non&#8221; sans \u00e9quivoque. Alan r\u00e9pondit : &#8220;N&#8217;y a-t-il rien que l&#8217;on puisse faire pour toi ?&#8221; Embarrass\u00e9 par tant d&#8217;insistance \u00e0 croire que j&#8217;avais besoin de quoique ce soit, je lui demandai un verre d&#8217;eau dans l&#8217;intention de l&#8217;avaler rapidement pour partir ensuite vaquer \u00e0 mes occupations &#8220;mondaines&#8221;. Nous \u00e9tions alors tous deux dans un \u00e9tat particuli\u00e8rement inattentif aux bonnes mani\u00e8res de la soci\u00e9t\u00e9.<\/p>\n<p> Nous retourn\u00e2mes dans le hall, mais cette fois-ci Alan m&#8217;invita \u00e0 monter dans l&#8217;appartement, ouvrit la porte brusquement et avec une certaine maladresse m&#8217;indiqua un coussin sur le sol ou m&#8217;asseoir en attendant qu&#8217;il aille me chercher un verre d&#8217;eau dans la cuisine. Je me retrouvai dans une pi\u00e8ce bond\u00e9e de gens assis sur le sol que je devais traverser pour atteindre la place indiqu\u00e9e. Je me frayais un chemin tant bien que mal, prenant soin de ne pas tr\u00e9bucher sur des pieds, et \u00e9vitant de justesse un \u00e9l\u00e9gant vieil homme moustachu qui se dirigeait vers la cuisine. A cet instant, et sans avoir pris conscience de l&#8217;importance de cette rencontre, commen\u00e7ai un processus de transformation qui continue jusqu&#8217;\u00e0 ce jour. <\/p>\n<p> Mr Nicktab, Cheikh de l&#8217;ordre soufi Nematollahi de Shiraz (Iran), se d\u00e9tourna rapidement de moi, reprit son chemin vers sa chambre, puis appela Alan. Celui-ci s&#8217;empressa avec v\u00e9h\u00e9mence de le rejoindre, me jetant quasiment le verre d&#8217;eau au passage, puis s&#8217;approcha de la porte de la chambre du cheikh. Bien que prenant une posture humble, l\u00e9g\u00e8rement inclin\u00e9, on pouvait voir ses yeux briller d&#8217;excitations au dessus d&#8217;un sourire ang\u00e9lique qui allongeait les pointes de son \u00e9paisse moustache. Quelques instants plus tard, je me retrouvai assis en tailleur sur le sol, face \u00e0 l&#8217;\u00e9l\u00e9gant vieil homme qui, \u00e9trangement, portait un pantalon de pyjama blanc. Sa fine chevelure ondul\u00e9e blanche se recourbait au niveau du col de sa chemise blanche, et dans sa longue barbe grisonnante se dessinait en noir la forme d&#8217;un V invers\u00e9 partant du milieu de sa l\u00e8vre inf\u00e9rieure. Il aurait suffit d&#8217;un spot lumineux derri\u00e8re lui &#8211; ou bien peut-\u00eatre d&#8217;un peu d&#8217;intuition spirituelle &#8211; pour lui donner une aura lumineuse.<\/p>\n<p> Jane, une femme d&#8217;environ mon age, aux cheveux \u00e9bouriff\u00e9 l\u00e9g\u00e8rement roux et dont l&#8217;intensit\u00e9 mentale for\u00e7ait l&#8217;attention, prit le r\u00f4le d&#8217;interpr\u00e8te persan-anglais. Ce n&#8217;est qu&#8217;apr\u00e8s des dizaines d&#8217;ann\u00e9es que je compris la libert\u00e9 que prennent les traducteurs pour transformer les phrases rudes et directes de l&#8217;anglais en une version perse bien plus polie. Lors de cette rencontre, la seule chose dont je me souvienne est Mr Nicktab me demandant avec insistance ce que je recherchais dans la vie.<\/p>\n<p> &#8220;Etre quelqu&#8217;un de bon&#8221; je r\u00e9pondais.<\/p>\n<p> &#8220;Ne d\u00e9sire-tu pas plus que \u00e7a ?&#8221; me r\u00e9pondait-il.<\/p>\n<p> Cherchant \u00e0 me sortir de la, je cherchais quelle pourrait bien \u00eatre la r\u00e9ponse que le cheikh attendait de moi. Cependant, nous \u00e9tions pris dans un dialogue sans fin, car je n&#8217;avais aucune id\u00e9e que ce que le cheikh attendait de moi \u00e9tait une r\u00e9f\u00e9rence a Dieu ou \u00e0 la religion. Finalement, il me donna la r\u00e9ponse et proposa que l&#8217;on m&#8217;initie.<\/p>\n<p> Alors que je d\u00e9clinais fermement l&#8217;invitation, je sentis une certaine exasp\u00e9ration du type &#8220;quel est son probl\u00e8me!&#8221;. C&#8217;\u00e9tait pour moi \u00e9vident qu&#8217;apr\u00e8s avoir v\u00e9cu de fa\u00e7on mis\u00e9rable dans une ferme des cara\u00efbes, je voulais profiter du confort mat\u00e9riel que je venais tout juste de retrouver, et il \u00e9tait hors de question que je parte de nouveau a l&#8217;\u00e9tranger, vivre en Iran avec une bande d&#8217;originaux.<\/p>\n<p> Apr\u00e8s avoir donn\u00e9 mon explication, et en \u00e9vitant, dans un rarissime \u00e9clair de gr\u00e2ce, la partie sur la &#8220;bande d&#8217;originaux&#8221;, Mr Nicktab se mit \u00e0 rire, et rappela Alan. Apr\u00e8s un vif \u00e9change entre les deux, qui ne me fut pas traduit, Alan quitta la pi\u00e8ce. Jane me rassura en m&#8217;expliquant que tous les derviches ne quittait pas le pays pour aller vivre en Iran, puis elle m&#8217;expliqua le processus d&#8217;initiation. Quiconque conna\u00eet Jane, comprendra qu&#8217;il est impossible de lui r\u00e9sister sans avoir l&#8217;impression d&#8217;\u00eatre tr\u00e8s impoli. A ce moment, je ne voyais pas d&#8217;autre solution pour en finir que d&#8217;accepter son invitation. De ma m\u00e8re je tenais une \u00e2pre combativit\u00e9 lorsqu&#8217;il s&#8217;agissait d&#8217;int\u00e9grit\u00e9, alors que de mon p\u00e8re j&#8217;avais appris \u00e0 g\u00e9rer des situations sociales difficiles en prenant une attitude d&#8217;attente passive. Je savais la douleur engendr\u00e9e par ce sentiment d&#8217;invisibilit\u00e9, mais \u00e0 travers le soufisme j&#8217;allais comprendre la grandeur qui r\u00e9side dans l&#8217;acte de diminuer son ego.<\/p>\n<p> En premier lieu, Jane sugg\u00e9ra que j&#8217;\u00f4te la bague d&#8217;argent orn\u00e9e d&#8217;une pierre de Jade que mes parents m&#8217;avaient rapport\u00e9 d&#8217;une r\u00e9serve Navajo dans l&#8217;Arizona. Ceci devait \u00eatre l&#8217;un des cinq objets offerts au ma\u00eetre, par l&#8217;interm\u00e9diaire du cheikh, comme symbole de pauvret\u00e9 spirituelle. Ne comprenant pas le concept, je refusai de me s\u00e9parer de ce cadeau que je ch\u00e9rissais tant. Inutile de dire que je n&#8217;avais aucun des quatre autres symboles requis, chacun correspondant \u00e0 un engagement. Alan partit les chercher: la bague (angushtar) qui signifie la d\u00e9votion a Dieu; un drap blanc (chilwar), signifiant ma soumission a Dieu; une noix de muscade (juz) repr\u00e9sentant ma t\u00eate, s&#8217;engageant \u00e0 ne jamais r\u00e9v\u00e9ler les secrets divins, m\u00eame sous la menace d&#8217;\u00eatre d\u00e9capit\u00e9; une pi\u00e8ce (sikka) repr\u00e9sentant le monde mat\u00e9riel dont je promet de me d\u00e9tacher; et du sucre en cristal (nabat), repr\u00e9sentant ma renaissance et ma promesse de traverser la voie spirituelle avec joie et en paix.<\/p>\n<p> Jane me donna une longue chemise blanche et un vieux jean tr\u00e8s large muni d&#8217;une ceinture autour de la taille, et me dit de me changer. Je lui demandai quelle \u00e9tait le probl\u00e8me par rapport \u00e0 ma tenue estivale, ce \u00e0 quoi Jane simplement r\u00e9pondit : &#8220;Tu ne peux pas les porter&#8221;. Je lui ob\u00e9is me sentant un peu remise en place.<\/p>\n<p> Elle continua avec les instructions sur les cinq ablutions (ghusl) \u00e0 faire lors de la douche rituelle. Le ghusl de la repentance (tawba), demandant pardon par rapport \u00e0 mes p\u00e9ch\u00e9s ant\u00e9rieurs, y compris l&#8217;amour de soi; le ghusl de la soumission (islam), devenant ainsi musulmane et par cons\u00e9quent ob\u00e9issant \u00e0 la volont\u00e9 de Dieu avec contentement; le ghusl de la pauvret\u00e9 spirituelle (faqr), me lavant ext\u00e9rieurement comme premier pas d&#8217;une purification int\u00e9rieure; le ghusl du p\u00e8lerinage (ziyarat), me purifiant ext\u00e9rieurement dans le but d&#8217;accomplir le voyage vers Dieu; le ghusl de la r\u00e9alisation (qadha-yi hajat), me pr\u00e9parant ainsi \u00e0 faire l&#8217;effort vers la perfection.<\/p>\n<p> Etant donn\u00e9 que je n&#8217;\u00e9tais pas particuli\u00e8rement port\u00e9 sur la recherche spirituelle (du moins consciemment), et au regard de la quantit\u00e9 d&#8217;information que je devais absorber, j&#8217;appr\u00e9ciais fort d&#8217;avoir ces quelques moments d&#8217;intimit\u00e9 sous la douche. Jane me pr\u00e9cisa que je devais enfiler les habits qu&#8217;elle m&#8217;avait donn\u00e9e avant de sortir de la salle de bain. Apparemment la personne qui avait \u00e9t\u00e9 initi\u00e9 avant moi \u00e9tait sortie toute nue, croyant qu&#8217;\u00eatre simplement envelopp\u00e9 dans un drap blanc faisait partie du processus de purification spirituel. En revenant contrari\u00e9e sur la situation inhabituelle dans laquelle je me trouvais, j&#8217;essayais sinc\u00e8rement de me rappeler les cinq ablutions, tandis que l&#8217;eau chaude massait mes \u00e9paules tann\u00e9es par le soleil.<\/p>\n<p> Pendant que je me pr\u00e9parais dans l&#8217;intimit\u00e9 de la salle de bain, Alan partit acheter une bague bon march\u00e9 dans une \u00e9picerie avoisinante ou bien dans l&#8217;un de ces distributeurs automatique de chewing-gum. <\/p>\n<p> Fra\u00eechement sortie de la douche, et v\u00eatue de ces v\u00eatements trop grands pour moi, j&#8217;\u00e9tais fin pr\u00eate pour l&#8217;initiation. Jane emballa la bague, la pi\u00e8ce, la noix de muscade et beaucoup de morceau de sucre cristal dans un grand morceaux de tissus blanc. Nos mains jointes par dessus le paquet, nous travers\u00e2mes la pi\u00e8ce tout en chantant des paroles qui ne m&#8217;\u00e9taient pas famili\u00e8re jusqu&#8217;\u00e0 rejoindre le cheikh Nicktab. En y pensant r\u00e9trospectivement, les paroles prononc\u00e9s \u00e9taient probablement &#8220;Ya Haqq&#8221; (O mon Dieu). A vrai dire, la seule chose qui me traversait alors l&#8217;esprit \u00e9tait plut\u00f4t: &#8220;O mon Dieu, qu&#8217;est-ce que je suis en train de faire l\u00e0 ?&#8221;<\/p>\n<p> Nous nous agenouill\u00e2mes pr\u00e8s de cheikh alors que Jane traduisait les instructions. Je n&#8217;ai plus conscience de ce qui s&#8217;est dit durant l&#8217;initiation, mais malgr\u00e9 les ann\u00e9es de n\u00e9gligence, je n&#8217;ai jamais oubli\u00e9 les syllabes de l&#8217;invocation (zekr) qui m&#8217;a \u00e9t\u00e9 donn\u00e9e. L&#8217;embarras d&#8217;oubli\u00e9 mon zekr est l&#8217;une des quelques humiliations que j&#8217;ai r\u00e9ussi \u00e0 \u00e9viter durant ces premi\u00e8res ann\u00e9es!<\/p>\n<p> J&#8217;entamais ainsi une nouvelle vie en tant qu\u2019aspirante sur la voie Soufi. Le fait d\u2019\u00eatre initi\u00e9e effa\u00e7ait l\u2019ardoise de mes transgressions pass\u00e9es mais ouvrait aussi une nouvelle page au grand livre des actions. Pour la plupart d\u2019entre nous, Munkir et Nakir, les anges de la mort, auront beaucoup de lecture le jour du jugement. M\u2019\u00e9carter du droit chemin \u00e9tait d\u00e9sormais du temps perdu. En tout cas, je fus heureuse d\u2019apprendre que mon initiation \u00e9tait un pr\u00e9sent spirituel pour mes parents contrairement \u00e0 ma descendance qui devrait, comme moi, chercher son propre chemin vers Dieu.<\/p>\n<p> Juste apr\u00e8s la c\u00e9r\u00e9monie, je me rhabillai et me dirigeai vers la porte \u2013 Mes amis devaient m\u2019attendre encore \u00e0 Brooklyn. Mais non, mes nouveaux amis ne voulaient pas me laisser partir sans manger. La nappe (sufra) avait \u00e9t\u00e9 install\u00e9e sur le sol du salon et le repas d\u00e9j\u00e0 servi. Agenouill\u00e9s \u00e0 m\u00eame le sol, du riz blanc, de la salade, et du rago\u00fbt passaient de mains en mains. Etant v\u00e9g\u00e9tarienne, je remplissais mon assiette de salade et d\u2019un peu de riz blanc Perse, ce dernier juste par politesse car j\u2019\u00e9tais bien r\u00e9solu \u00e0 ne manger que du riz et du pain complet.<\/p>\n<p> Ignorant mes refus successifs de ne pas vouloir de rago\u00fbt, le Cheikh ordonna \u00e0 quelqu\u2019un de me servir. Restant interdite, je d\u00e9cidai de faire un barrage avec le riz pour prot\u00e9ger ma salade de la contamination. Le temps de le faire, je remarquai que les autres avaient rapidement termin\u00e9 leurs assiettes. Mon empressement \u00e0 \u00eatre polie diminuant, je continuai \u00e0 manger \u00e0 mon allure habituelle. Apr\u00e8s tout, j\u2019avais \u00e9t\u00e9 accommodante pour tout ; de la ceinture en corde jusqu&#8217;\u00e0 d\u00eener agenouill\u00e9. Avec leur attitude singuli\u00e8re, ces gens-l\u00e0 n\u2019allaient tout de m\u00eame pas me demander de manger plus vite. Ignorant le silence devenu g\u00eanant, j\u2019abandonnai les barricades de nourriture et le riz pollu\u00e9 alors que tous les autres semblaient fixer leurs assiettes vides comme embarrass\u00e9s pour moi. Ce qui m\u2019\u00e9chappa en revanche, c\u2019\u00e9tait que le cheikh grignotait patiemment de la verdure jusqu\u2019\u00e0 ce que finalement, je pose mon couvert.<\/p>\n<p> Refusant le th\u00e9 et g\u00e2teaux servis apr\u00e8s le d\u00eener, j\u2019essayai une nouvelle fois de partir quand la redoutable Jane me prit \u00e0 partie : \u00ab Tu dois apprendre les pri\u00e8res quotidiennes. \u00bb Elev\u00e9 dans la tradition lib\u00e9rale et sociale de l\u2019Eglise Unitarienne, je n\u2019avais pas une tr\u00e8s grande exp\u00e9rience de la pri\u00e8re. Mais le ton de Jane semblait si pressant, comme s\u2019il s\u2019agissait de ma derni\u00e8re chance, que j\u2019acc\u00e9dais \u00e0 sa requ\u00eate seulement pour la calmer. Elle griffonna en phon\u00e9tique les deux premi\u00e8res sourates du Coran sur un morceau d\u2019essuie-tout et me les r\u00e9cita alternativement entre les postures debout, agenouill\u00e9es et prostern\u00e9es face \u00e0 La Mecque.<\/p>\n<p> Me sentant maladroite et ridicule, je me d\u00e9cidai de nouveau \u00e0 partir tandis que la nuit tombait et que les lumi\u00e8res s\u2019\u00e9taient allum\u00e9es. C\u2019est alors qu\u2019un autre derviche, une jeune femme aux cheveux ch\u00e2tains \u00e9pais et d\u00e9coiff\u00e9s avec un joli sourire dont la beaut\u00e9 n\u2019\u00e9tait pas g\u00e2ch\u00e9e par le spectacle peu flatteur de son nez qui coulait, se joignit \u00e0 Jane pour m\u2019encourager \u00e0 dormir sur place. Son charme innocent temp\u00e9ra peut-\u00eatre mes ardeurs excessives. Toujours est-il que par la gr\u00e2ce de Dieu, je me retrouvai l\u00e0, partageant un lit \u00e9troit avec deux femmes que je ne connaissais pas, et initi\u00e9e \u00e0 une religion dont j\u2019ignorais tout.<br \/> Monsieur Niktab, Jane et son mari Lenny, Nancy et son mari Gr\u00e9gory partirent pour l\u2019Iran le matin suivant. Alan avait du travail personnel et devait les rejoindre quelques jours plus tard. Les autres, Paul, Alva, Imani et Lenni, qui habitaient tous le quartier, projet\u00e8rent de se r\u00e9unir chaque semaine pour prier et m\u00e9diter. Je donnai \u00e0 Paul mon num\u00e9ro de t\u00e9l\u00e9phone et partis h\u00e2tivement avant qu\u2019ils ne me demandent quelque chose d\u2019autre. Au cours des six mois qui suivirent, Paul t\u00e9l\u00e9phona r\u00e9guli\u00e8rement. Malgr\u00e9 mes d\u00e9m\u00e9nagements successifs, au moins quatre, ma m\u00e8re continuait \u00e0 lui donner mes nouveaux num\u00e9ros de t\u00e9l\u00e9phone. Une fois au d\u00e9but du printemps, apr\u00e8s un autre d\u00e9m\u00e9nagement, je demandai \u00e0 ma m\u00e8re d\u2019arr\u00eater de lui donner mes nouvelles coordonn\u00e9es. Je n\u2019\u00e9tais pas int\u00e9ress\u00e9e par le soufisme et cela devenait g\u00eanant de d\u00e9ranger cet homme qui \u00e9tait si gentil de rester en contact. N\u00e9anmoins, elle les donna encore une fois et Paul lui expliqua qu\u2019une maison des Soufis (Khaniqah) avait \u00e9t\u00e9 achet\u00e9e \u00e0 l\u2019ouest de Manhattan Village. Monsieur Niktab \u00e9tait revenu d\u2019Iran pour aider les derviches \u00e0 sa r\u00e9novation. \u00ab Souhaiterais-tu les rejoindre ? \u00bb me demanda-t-il. En fin de compte, c&#8217;est ce que je fis\u2026<\/p>\n<p> J\u2019\u00e9tais all\u00e9e \u00e0 Manhattan pour voir des amis ( les m\u00eames que j\u2019avais abandonn\u00e9s le jour de mon initiation.) et je m\u2019\u00e9tais mis spontan\u00e9ment \u00e0 marcher jusqu\u2019\u00e0 l\u2019adresse que Paul m\u2019avait indiqu\u00e9e. Je me revois tr\u00e8s bien r\u00e9it\u00e9rant mon refus d\u2019accepter toute nourriture servie \u00e0 la maison des Soufis en passant devant le restaurant di\u00e9t\u00e9tique Whole Wheat\u2019n Berry. L\u2019immeuble \u00e9tait construit en pierres brunes, faisait trois \u00e9tages et se trouvait au milieu d\u2019une rue bord\u00e9e d\u2019arbres proche d\u2019un petit jardin d\u2019enfants de la tr\u00e8s connue White Horse Tavern o\u00f9 le po\u00e8te Dylan Thomas s\u2019\u00e9tait enivr\u00e9 jusqu\u2019\u00e0 la mort. Il est int\u00e9ressant que, m\u00e9taphoriquement, chaque Khaneqah ( taverne de ruine o\u00f9 les chercheurs de v\u00e9rit\u00e9 s\u2019enivre de Dieu) de part le monde se situent toujours \u00e0 proximit\u00e9 d\u2019un bar.<\/p>\n<p> En tout cas, on me guida en haut o\u00f9 un petit groupe \u00e9tait assis jambes crois\u00e9es, en cercle devant le Cheikh. Certains d\u2019entre eux posaient des questions \u00e0 Monsieur Niktab pendant que je d\u00e9gustais de d\u00e9licieuses pistaches d\u2019Iran plac\u00e9es dans deux bols au centre du cercle. Alors que j\u2019\u00e9coutais d\u2019une oreille distraite, j\u2019entendis soudain mon nom. Monsieur Niktab voulut savoir pourquoi j\u2019avais choisi des pistaches encore ferm\u00e9es plut\u00f4t que celles qui \u00e9taient d\u00e9j\u00e0 entre ouvertes et donc plus facile \u00e0 d\u00e9cortiquer. Je r\u00e9pondis que quelqu\u2019un devait bien se d\u00e9vouer pour manger les moins d\u00e9sirables et que j\u2019\u00e9tais heureuse de le faire. Il utilisa cela comme un exemple du d\u00e9sint\u00e9ressement Soufi et mon apprentissage dans le soufisme commen\u00e7a, lentement, lentement. Quelle meilleure m\u00e9thode pour transmettre un message \u00e0 un \u00e9go\u00efste qu\u2019en faisant son \u00e9loge !<\/p>\n<p> Cet \u00e9t\u00e9 l\u00e0, je retournai \u00e0 la Khaneqah et passai de plus en plus de temps avec des compagnons derviches. C\u2019\u00e9tait aussi la premi\u00e8re ann\u00e9e o\u00f9 je faisais le Ramadan, le mois du je\u00fbne. Du lever au coucher du soleil, les musulmans du monde entier s\u2019abstiennent de manger, boire, fumer, de pratiques sexuelles et m\u00eame de s\u2019embrasser ( de presque tout ce qui constitue un plaisir sensuel). Officiellement, ce mois commence avec la nouvelle lune et se termine lorsqu\u2019on aper\u00e7oit le premier croissant de la nouvelle lune suivante.<br \/> Pour moi, le Ramadan concernait simplement l\u2019abstinence et devait poser moins de difficult\u00e9s \u00e0 un v\u00e9t\u00e9ran vivant de peu. Un apr\u00e8s-midi d\u2019\u00e9t\u00e9, lors de mon deuxi\u00e8me Ramadan, je rencontrai par hasard un vieil ami dans les rues de Boston. Nous pass\u00e2mes un moment dans un salon de th\u00e9 oubliant de me rappeler qu\u2019il me restait des heures avant de pouvoir manger. Avec le temps et l\u2019\u00e2ge la rupture du je\u00fbne devenait plus douloureuse et je commen\u00e7ai petit \u00e0 petit \u00e0 me concentrer sur la dimension spirituelle du Ramadan : g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9 et adoration. Je n\u2019avais jamais r\u00e9alis\u00e9 combien de temps et d\u2019attention \u00e9taient r\u00e9serv\u00e9s aux repas et \u00e0 leurs pr\u00e9paratifs. Passer tout ce temps pour les autres, prier et m\u00e9diter \u00e9taient une d\u00e9livrance. Le surplus de nourriture \u00e9tait r\u00e9serv\u00e9 \u00e0 la charit\u00e9.<br \/> Le dig-j\u00fbsh fut pour moi un nouvel autre rituel. Une \u00e9tape o\u00f9 chaque Soufi ach\u00e8te un mouton qu\u2019il cuisine selon la tradition et qu\u2019il partage avec les derviches. Cet acte symbolise le sacrifice de l\u2019\u00e9go du derviche \u00e0 Dieu. Une cinquantaine de personnes se r\u00e9unit en cercle, \u00e9paules contre \u00e9paules, chantant au rythme des dafs, ancienne percussion en bois de forme ronde avec une peau d\u2019animal et des anneaux de m\u00e9tal fix\u00e9s tout autour pour produire un tintement. La pi\u00e8ce \u00e9tait si sombre que je ne me distinguai pas moi-m\u00eame. Devant moi, je sentais Alan frapper des mains, rebondir et se balancer avec tant de vigueur que je craignis pour mes dents de devant. Abasourdie par ces cris et distraite par mes genoux endoloris, m\u00e9ditation, pauvret\u00e9 spirituelle, ainsi que ma participation au Zekr s\u2019\u00e9loign\u00e8rent de mon c\u0153ur. Je me tassais alors contre une \u00e9tag\u00e8re situ\u00e9e juste derri\u00e8re moi afin d&#8217;y trouver un appui et un peu de soulagement.<\/p>\n<p> Quand finalement la lumi\u00e8re revint, je pus me repositionner et me relaxer dans le calme. Apr\u00e8s quelques chants rituels du cheikh, un groupe de jeunes derviches v\u00eatus de blancs et coiff\u00e9s d\u2019un bonnet pointu en laine (tajs) se lev\u00e8rent et d\u00e9roul\u00e8rent un drap de coton long et \u00e9troit (sufra) devant nous qu\u2019ils garnirent rapidement de pain, sel, verdure, eau et soupe. Dans le m\u00eame temps quelques-uns d\u2019entre eux s\u2019align\u00e8rent devant le cheikh qui prenait une poign\u00e9e de semoule et de l\u2019agneau en sauce et les d\u00e9posait prestement dans du pain pita. Les serviteurs s\u2019empressaient de distribuer ce met (luqma) \u00e0 chaque participant. Comme toujours dans les Khaneqahs, la soir\u00e9e se terminait avec du th\u00e9 et des douceurs \u00e0 profusion m\u00eame pour ceux qui n\u2019avaient pas particip\u00e9 avec le c\u0153ur.<br \/> Petit \u00e0 petit, lentement, lentement, j\u2019ai enrichi mon exp\u00e9rience et ma compr\u00e9hension des dig-j\u00fbshs et du soufisme. Chaque personne b\u00e9nie par son entr\u00e9e dans une voie spirituelle a un v\u00e9cu tr\u00e8s personnel sur ce point. Ceci a \u00e9t\u00e9 mon histoire telle que je me la rappelle. Au d\u00e9but trop pr\u00e9occup\u00e9e pour entendre l\u2019appel de Dieu, je suis reconnaissante aujourd\u2019hui envers ceux qui, par del\u00e0 les ann\u00e9es m\u2019ont aid\u00e9 \u00e0 \u00e9couter et \u00e0 ouvrir mon c\u0153ur.<\/p>\n<p> <em><br \/> Extrait du magazine SUFI n\u00b0 57 Printemps 2003, pp. 44-48 &#8220;Slowly, Slowly: A Story of Initiation&#8221;.<br \/> <\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Carol Martinez Weber Par Carol Martinez Weber Si vous croyez au destin, le mien \u00e9tait d&#8217;\u00eatre initi\u00e9e dans la voie&hellip;<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_jetpack_memberships_contains_paid_content":false,"footnotes":""},"categories":[3],"tags":[],"class_list":["post-1393","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-articles"],"jetpack_featured_media_url":"","jetpack_sharing_enabled":true,"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/journalsoufi.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/1393","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/journalsoufi.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/journalsoufi.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/journalsoufi.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/journalsoufi.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=1393"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/journalsoufi.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/1393\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/journalsoufi.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=1393"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/journalsoufi.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=1393"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/journalsoufi.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=1393"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}