{"id":1385,"date":"2001-09-22T14:53:47","date_gmt":"2001-09-22T14:53:47","guid":{"rendered":"http:\/\/example.com\/le-soufisme-bayazidien-annihilation-sans-rituel"},"modified":"2013-05-06T12:42:57","modified_gmt":"2013-05-06T12:42:57","slug":"le-soufisme-bayazidien-annihilation-sans-rituel","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/journalsoufi.com\/index.php\/2001\/09\/22\/le-soufisme-bayazidien-annihilation-sans-rituel\/","title":{"rendered":"Le Soufisme Bayazidien: Annihilation sans rituel"},"content":{"rendered":"<p><em>Alireza Nurbakhsh<\/em><\/p>\n<p>Par Alireza Nurbakhsh <\/p>\n<p><em><br \/>Le signe de l&#8217;amour de Dieu est d&#8217;accorder trois attributs \u00e0 son amoureux: une g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9 comme celle de la mer, une douceur semblable au soleil, et une humilit\u00e9 comparable \u00e0 la terre. <br \/><\/em>&#8211; Bayazid <\/p>\n<p> Le soufisme a toujours \u00e9t\u00e9 pr\u00e9sent\u00e9 comme une \u00e9cole \u00e0 la fois pratique et transcendantale: &#8220;pratique&#8221; dans le sens ou elle traite de la discipline qui m\u00e8ne \u00e0 l&#8217;illumination, et &#8220;transcendantale&#8221; par rapport au fait qu&#8217;elle transcende l&#8217;aspect externe de toute religion. Ces deux qualit\u00e9s ont \u00e9t\u00e9 r\u00e9unies chez Bayazid plus que chez tout autre Soufi. Parmi les premiers Soufis de l&#8217;Islam, Bayazid (an 875) a jou\u00e9 un r\u00f4le pivot dans la formation de doctrines et pratiques Soufis qui furent plus tard adopt\u00e9es et r\u00e9pandues par des Soufis tels que Attar et Roumi.<\/p>\n<p>On sait peu de choses sur la vie de Bayazid. Il v\u00e9cut la majeure partie de sa vie \u00e0 Bastam, une ville situ\u00e9e dans le Nord-Est de l&#8217;Iran. On dit qu&#8217;il passa 30 ans \u00e0 errer, pendant lesquels il termina la voie Soufie, mais tr\u00e8s peu de choses ont \u00e9t\u00e9 enregistr\u00e9es sur cette p\u00e9riode de sa vie. Bien qu&#8217;il ne laissa aucune sinon tr\u00e8s peu de traces \u00e9crites, il existe de nombreuses histoires et anecdotes qui lui sont attribu\u00e9es dans la litt\u00e9rature Soufi, en particulier dans des textes classiques tels que &#8220;Le d\u00e9voilement des choses cach\u00e9es&#8221; de Hujwiri (Kashf al-mahjub) et le &#8220;Le m\u00e9morial des saintes&#8221; d&#8217;Attar (Tadhkirat al-awliya). <\/p>\n<p>Il est \u00e9vident que les croyances et les rituels religieux ne jouent pas un r\u00f4le pr\u00e9pond\u00e9rant dans notre culture contemporaine occidentale. La plupart d&#8217;entre nous accomplissent leur routine journali\u00e8re sans penser \u00e0 la religion et sans m\u00eame en \u00eatre affect\u00e9 par un quelconque aspect. Mais remarquons que les choses \u00e9taient tr\u00e8s diff\u00e9rentes \u00e0 l&#8217;\u00e9poque de Bayazid. La vie d&#8217;une personne \u00e9tait alors d\u00e9termin\u00e9e et gouvern\u00e9e en grande partie par des croyances et des rituels religieux et la pr\u00e9occupation et le but majeur d&#8217;une personne \u00e9tait d&#8217;\u00eatre en harmonie avec le divin dans ce but en soi ou bien, \u00e0 un niveau moins \u00e9lev\u00e9, pour satisfaire des besoins mondains. <\/p>\n<p>Bayazid est mort en 875 apr\u00e8s J. C. \u00e0 Bastam, sa ville natale ou l&#8217;islam y tenait une place pr\u00e9pond\u00e9rante dans la vie de tous les jours, de m\u00eame que dans d&#8217;autres parties du monde islamique; pratiquement tout le monde essayait alors de vivre selon les lois et rituels de l&#8217;islam. La pri\u00e8re journali\u00e8re, le jeune, le p\u00e8lerinage \u00e0 la Mecque, et les dons \u00e9taient alors aussi importants et r\u00e9els que, par exemple, donner une bonne \u00e9ducation \u00e0 nos enfants dans notre soci\u00e9t\u00e9 actuelle. Bayazid consid\u00e9rait cette vie religieuse bien trop superficielle et hypocrite puisque le but \u00e9tait de sauver l&#8217;\u00e2me dans cette vie et la vie future. Selon Bayazid, l&#8217;attitude religieuse conventionnelle est teint\u00e9e d&#8217;int\u00e9r\u00eat et d&#8217;ego, car elle est construite avec pour but de satisfaire l&#8217;ego. Or selon lui, le domaine de l&#8217;ego est l&#8217;oppos\u00e9 de celui de Dieu. <br \/>Commen\u00e7ons par la compr\u00e9hension qu&#8217;avait Bayazid de Dieu. L&#8217;histoire suivante appara\u00eet dans le Kashf al-mahjub, le plus vieux trait\u00e9 persan sur le Soufisme: <br \/>On raconte que Bayazid a dit: &#8220;J&#8217;ai \u00e9t\u00e9 \u00e0 la Mecque et j&#8217;ai vu une Maison. Je me suis dit, &#8216;mon p\u00e8lerinage n&#8217;est pas accept\u00e9 car j&#8217;ai vu beaucoup de pierres de la sorte&#8217;. J&#8217;y suis retourn\u00e9 et je vis la maison ainsi que le Ma\u00eetre de la Maison. J&#8217;ai dit alors, &#8216;Ceci n&#8217;est pas encore la vraie unit\u00e9&#8217;. J&#8217;y suis retourn\u00e9 une troisi\u00e8me fois, et je vis seulement le Ma\u00eetre de la Maison. Une voix dans mon c\u0153ur me chuchota, &#8216;O Bayazid, si tu n&#8217;avais pas vu ton propre moi, tu n&#8217;aurais pas \u00e9t\u00e9 un idol\u00e2tre, et ce bien que tu ais vu l&#8217;univers entier, mais puisque tu te vois, tu es un idol\u00e2tre aveugle \u00e0 l&#8217;univers entier&#8217;. Sur ce je me repentis, et de nouveau je me repentis de ma repentance, puis encore une fois je me repentis de voir ma propre existence&#8221; (Adaptation du Hujwiri 1976, pp. 108). <br \/>Le Hajj est un rituel sacr\u00e9 que tout musulman doit effectuer au moins une fois dans sa vie. A l&#8217;\u00e9poque de Bayazid cela \u00e9tait peut-\u00eatre le but ultime de la vie. Le voyage \u00e9tait extr\u00eamement rude, si bien que la plupart des p\u00e8lerins ne savaient pas s&#8217;ils en reviendraient. Comme tout le monde, Bayazid entreprend ce voyage avec beaucoup d&#8217;ardeur. Mais contrairement \u00e0 beaucoup d&#8217;autres, il le prend avec beaucoup de s\u00e9rieux. Puisqu&#8217;il va \u00e0 la Maison de Dieu, il lui para\u00eet normal de s&#8217;attendre \u00e0 rencontrer Dieu. Il ne se contentera de rien de moins que de voir Dieu. Or lorsqu&#8217;il arrive, il ne voit qu&#8217;une maison ordinaire faite de pierres et de boue. Il est clairement d\u00e9\u00e7u. Il fait alors le v\u0153u qu&#8217;il continuera \u00e0 faire le p\u00e8lerinage \u00e0 la Mecque jusqu&#8217;\u00e0 ce qu&#8217;il y voit Dieu. A ce stade il s&#8217;est probablement totalement immerg\u00e9 dans toutes sortes de litanies, souvenirs, r\u00e9citations, pri\u00e8res, et tout ce qui lui permettra d&#8217;oublier la Maison \u2013 autrement dit le monde \u2013 et de se rapprocher de Dieu. A son troisi\u00e8me voyage, il voit enfin Dieu, enfin il croit l&#8217;avoir vu. Il est alors heureux et rempli de joie mais clairement Dieu ne l&#8217;est pas. Dieu lui dit que peu lui importe qu&#8217;il voit le monde ou pas. La seule chose qui lui importe est que Bayazid ne se voit pas lui-m\u00eame. Et c&#8217;est seulement lorsqu&#8217;il aura cess\u00e9 de se voir lui-m\u00eame que Bayazid pourra r\u00e9ellement dire qu&#8217;il a vu Dieu. Bayazid se repent d&#8217;abord d&#8217;avoir pens\u00e9 avoir vu Dieu, puis il se repent de cette repentance qui est elle-m\u00eame une manifestation de son \u00eatre, et enfin il se repent de fait m\u00eame de voir sa propre existence. <br \/>Bayazid r\u00e9alise la diff\u00e9rence entre le Dieu de son imagination et le Vrai Dieu. Le premier peut se construire par l&#8217;immersion de son \u00eatre dans la m\u00e9ditation et la contemplation du divin, jusqu&#8217;au point ou l&#8217;on devient totalement insensible au reste du monde. Ceci n&#8217;est clairement pas satisfaisant, pour la simple raison que l&#8217;imagination est au service de l&#8217;ego. Elle construit un Dieu \u00e0 partir de besoins psychologiques, ou bien comme projection d&#8217;un id\u00e9al. Mais dans tous les cas pour ses propres besoins. Bayazid voit ce d\u00e9faut dans sa propre poursuite de Dieu. Le Vrai Dieu n&#8217;est pas au service de l&#8217;ego. Il est ind\u00e9pendant de nos souhaits et de notre imagination. Afin de s&#8217;assurer qu&#8217;il ne va pas de nouveau se laisser dominer par son imagination, Dieu dicte les conditions pour que Bayazid rencontre le R\u00e9el: Ne te voit pas. A un autre endroit, Bayazid dit: &#8220;J&#8217;ai vu Dieu en r\u00eave, et je lui ai demand\u00e9 quel \u00e9tait le chemin vers lui ? Il r\u00e9pondit, &#8216;Abandonne toi et tu es d\u00e9j\u00e0 arriv\u00e9.'&#8221; (Attar 1976). <br \/>&#8220;Ne pas se voir&#8221; signifie rechercher Dieu sans aucune arri\u00e8re-pens\u00e9e, sans conclure aucun march\u00e9, et en particulier sans penser \u00e0 soi-m\u00eame. Cependant, Dieu dit aussi \u00e0 Bayazid que le chemin qui m\u00e8ne \u00e0 Lui est tr\u00e8s pragmatique. Ce chemin n&#8217;est pas et ne doit pas \u00eatre embrouill\u00e9 par l&#8217;imagination et l&#8217;esprit elliptique de Bayazid. Afin d&#8217;arriver \u00e0 ne pas voir son propre Moi, Bayazid doit faire quelque chose. Quel que soit l&#8217;effort qu&#8217;il fournit \u00e0 travers son imagination et sa r\u00e9flexion, cela ne suffira pas \u00e0 nier son ego. Cela est l&#8217;aspect pratique du soufisme Bayazidien: faire l&#8217;oppos\u00e9 de l&#8217;imagination et de la r\u00e9flexion. <br \/>Mais quelle est l&#8217;action concr\u00e8te que Bayazid \u2013 en l&#8217;occurrence Dieu \u2013 pr\u00e9conise pour nier l&#8217;ego ? Apres tout, faire le p\u00e8lerinage \u00e0 la Mecque est une forme d&#8217;action. Cela n\u00e9cessite de se mettre en route pour faire un long voyage que l&#8217;on sait d&#8217;avance difficile. Pour Bayazid, les actes rituels, bien que n\u00e9cessaire, ne sont pas un bon moyen d&#8217;abandonner ou de nier son ego. En effectuant un rituel religieux, on ne met pas en p\u00e9ril son ego. En ce qui concerne l&#8217;ego, aucun risque n&#8217;est pris. Mais pour Bayazid, si on ne d\u00e9fie pas ou ne met pas en p\u00e9ril l&#8217;ego, il est alors probable que l&#8217;on n&#8217;est pas sur le chemin qui m\u00e8ne \u00e0 Dieu. <br \/>Mais alors, comment s&#8217;y prendre ? Si l&#8217;on s&#8217;en tient aux histoires rapport\u00e9es sur Bayazid, il y a deux fa\u00e7ons de s&#8217;y prendre pour combattre l&#8217;ego, des fa\u00e7ons non pas s\u00e9par\u00e9es mais plut\u00f4t entrem\u00eal\u00e9es. Ce sont d&#8217;une part le service d\u00e9sint\u00e9ress\u00e9 et la bont\u00e9 envers les autres et d&#8217;autre part d&#8217;attirer le bl\u00e2me des autres sur soi-m\u00eame. Prenons comme exemple l&#8217;histoire suivante pour illustrer le concept du service d\u00e9sint\u00e9ress\u00e9 dans le soufisme Bayazidien. C&#8217;est encore une histoire qui prend place lors d&#8217;un p\u00e8lerinage \u00e0 la Mecque. Ce n&#8217;est pas un hasard, car le soufisme Bayazidien se place toujours en r\u00e9action par rapport aux pratiques rituelles conventionnelles.: <br \/>Durant l&#8217;un de ses p\u00e8lerinages \u00e0 la Mecque, la p\u00e9nurie d&#8217;eau \u00e9tait telle que certains mourraient de soif. Bayazid se retrouva sur une place ou les gens \u00e9taient r\u00e9unis autour d&#8217;un puits. Ils \u00e9taient tellement assoiff\u00e9s qu&#8217;ils se battaient entre eux. Au milieu de ce brouhaha, il vit un chien dans un \u00e9tat pitoyable, clairement sur le point de mourir de soif. Le chien regarda Bayazid, lui faisant comprendre que sa vrai mission \u00e9tait d&#8217;aller lui chercher de l&#8217;eau. Il lui vint \u00e0 l&#8217;id\u00e9e un plan d&#8217;action qu&#8217;il leur annon\u00e7a: &#8220;Est-ce que quelqu&#8217;un veut acheter le m\u00e9rite d&#8217;un Hajj contre un peu d&#8217;eau ?&#8221; N&#8217;obtenant aucune r\u00e9ponse, il commen\u00e7a \u00e0 augmenter le cr\u00e9dit de un \u00e0 cinq, six, sept et finalement soixante-dix Hajj. C&#8217;est \u00e0 ce moment que l&#8217;ego de Bayazid lui pose des probl\u00e8mes. Une fois le march\u00e9 conclu, il commen\u00e7a \u00e0 ressentir de la fiert\u00e9 et de l&#8217;autosatisfaction d&#8217;avoir accompli une action si noble et d\u00e9sint\u00e9ress\u00e9e. Rempli d&#8217;orgueil et de fiert\u00e9 il place le bol d&#8217;eau devant le chien, mais celui-ci n&#8217;accepte pas l&#8217;eau et se d\u00e9tourne du bol. Cependant, un homme du calibre de Bayazid peut voir le message divin m\u00eame venant d&#8217;un chien, et se sentit aussit\u00f4t honteux de sa fiert\u00e9. A ce moment, il entend un message de Dieu, &#8220;Pendant combien de temps vas-tu dire j&#8217;ai fait ci, j&#8217;ai fait \u00e7a ? Ne vois-tu pas que m\u00eame un chien n&#8217;accepte pas ton acte de charit\u00e9 ?&#8221; Imm\u00e9diatement, Bayazid se repentit de son acte d&#8217;autosatisfaction. (Extrait de Aflaka 1983, vol. II, pp. 671). <br \/>L&#8217;action d\u00e9sint\u00e9ress\u00e9e mentionn\u00e9e ici n&#8217;est pas simplement un acte de charit\u00e9. Elle est sans \u00e9quivalent avec l&#8217;acte de donner de l&#8217;argent \u00e0 une \u0153uvre caritative ou bien celui de faire du volontariat pour les pauvres et les n\u00e9cessiteux. C&#8217;est bien plus subtil et difficile que \u00e7a. Le v\u00e9ritable service d\u00e9sint\u00e9ress\u00e9 commence lorsqu&#8217;on ne ressent plus d&#8217;orgueil en effectuant un acte de charit\u00e9 et se termine lorsqu&#8217;on perd conscience de soi-m\u00eame en tant qu&#8217;agent dans cet acte de charit\u00e9. Le v\u00e9ritable service d\u00e9sint\u00e9ress\u00e9, comme l&#8217;entend Bayazid, est un moyen puissant de se lib\u00e9rer de son ego. <br \/>Dans l&#8217;histoire suivante, un autre exemple nous montre comment Bayazid va \u00e0 l&#8217;encontre de son ego \u00e0 travers un simple acte de bont\u00e9: <br \/>Une nuit que Bayazid traversait un cimeti\u00e8re dans Bastam, il vit un noble jeune homme jouant du lute. A sa vue, Bayazid s&#8217;exclama, &#8220;il n&#8217;existe pas dans le monde d&#8217;autre pouvoir et d&#8217;autre force que Dieu&#8221;. Pensant que Bayazid le critiquait pour avoir jouer du lute dans un cimeti\u00e8re, le jeune homme frappa Bayazid avec son lute, brisant en un seul coup son instrument de musique et la t\u00eate de Bayazid. De retour chez lui, Bayazid appela un des ses disciples, lui donna de l&#8217;argent et quelques g\u00e2teaux, et lui demanda d&#8217;aller chez le jeune homme pour lui d\u00e9livrer le message suivant: &#8220;Bayazid demande votre pardon pour ce qui s&#8217;est pass\u00e9 l&#8217;autre nuit, et vous prie d&#8217;utiliser cet argent afin d&#8217;acheter un autre lute, et de manger ce g\u00e2teaux afin d&#8217;enlever de votre c\u0153ur le chagrin caus\u00e9 pas la perte du lute&#8221;. Quand il re\u00e7ut ce message, le jeune homme r\u00e9alisa ce qu&#8217;il avait fait et alla s&#8217;excuser aupr\u00e8s de Bayazid. (Extrait de Attar, 1976, pp. 117). <br \/>R\u00e9pondre \u00e0 une agression par la bont\u00e9 c&#8217;est aller contre son ego. Lorsque l&#8217;on nous cause du mal, notre ego cherche une revanche ou bien une forme quelconque de compensation. Cependant, pour Bayazid, prendre revanche, c&#8217;est jouer le jeu de l&#8217;ego, et donc s&#8217;\u00e9loigner encore plus de Dieu. <br \/>La deuxi\u00e8me fa\u00e7on majeure pour Bayazid de combattre l&#8217;ego c&#8217;est d&#8217;attirer le bl\u00e2me des autres et de se d\u00e9valuer aux yeux de la soci\u00e9t\u00e9. De nos jours, cela peut para\u00eetre un peu ridicule. Pourquoi quelqu&#8217;un voudrait-il se d\u00e9valuer ? Dans notre culture contemporaine occidentale, l&#8217;accent est mis sur la promotion et la glorification de l&#8217;ego, pas son d\u00e9nigrement. Mais d&#8217;abord, examinons ce que Bayazid veut dire par attirer le bl\u00e2me sur soi-m\u00eame: <br \/>Dans la ville de Bastam, le lieu de r\u00e9sidence de Bayazid, vivait un asc\u00e8te v\u00e9n\u00e9rable et tr\u00e8s respect\u00e9. Il appr\u00e9ciait le cercle de Bayazid, bien qu&#8217;il ne devint jamais l&#8217;un de ses disciples. Un jour, il dit \u00e0 Bayazid, &#8220;O Ma\u00eetre! Durant les trente derni\u00e8res ann\u00e9es je me suis abstenu de ce monde, et j&#8217;ai veill\u00e9 la nuit, mais je dois \u00eatre honn\u00eate avec vous: je ne trouve pas en moi cette connaissance dont vous parlez, bien que je reconnaisse votre sagesse et que j&#8217;aimerai la comprendre.&#8221; Bayazid r\u00e9pondit: &#8220;O Cheikh, m\u00eame si tu continuais tes pri\u00e8res et tes jeunes pendant les 300 prochaines ann\u00e9es, tu ne serais toujours pas capable de comprendre la moindre partie de cette sagesse.&#8221; &#8220;Pourquoi ?&#8221; demanda l&#8217;asc\u00e8te. &#8220;Parce que tu es prisonnier de ton propre ego ?&#8221; r\u00e9pondit Bayazid. &#8220;Y a-t-il un rem\u00e8de pour mon \u00e9tat ?&#8221; demanda l&#8217;asc\u00e8te. &#8220;Il en existe un, mais tu ne serais pas capable de l&#8217;appliquer&#8221; r\u00e9pondit Bayazid. &#8220;Je promets que j&#8217;accepterai ce conseil quel qu&#8217;il soit, car cela fait des ann\u00e9es que je recherche cette connaissance,&#8221; insista l&#8217;asc\u00e8te. &#8220;Dans ce cas&#8221;, continua Bayazid, &#8220;Tu dois d&#8217;abord \u00f4ter tes habits d&#8217;asc\u00e8te et porter des habits en lambeaux; puis laisser pousser tes cheveux et t&#8217;asseoir avec un sac de noix dans le quartier ou tu es le plus connu. Ensuite, r\u00e9uni tous les enfants des environs et dis leur, &#8220;Je donne une noix \u00e0 quiconque me donne une gifle, deux noix pour deux gifles, etc.&#8217; Quant tu auras finis avec ce quartier, vas dans d&#8217;autres quartiers jusqu&#8217;\u00e0 ce que tu ai parcouru toute la ville. Ceci est ton rem\u00e8de.&#8221; Totalement \u00e9bahi et choqu\u00e9 l&#8217;asc\u00e8te s&#8217;\u00e9cria, &#8220;Louange \u00e0 Dieu! Il n&#8217;y d&#8217;autre dieu que dieu&#8221;, qui \u00e0 cette \u00e9poque, \u00e9tait une fa\u00e7on d&#8217;exprimer son \u00e9tonnement. &#8220;Si un infid\u00e8le avait prononce ces mots&#8221;, d\u00e9clara Bayazid, &#8220;il serait devenu un Musulman, mais en pronon\u00e7ant ces mots tu es devenu un infid\u00e8le!&#8221; &#8220;Mais pourquoi donc ?&#8221; demanda l&#8217;asc\u00e8te. &#8220;Car en pronon\u00e7ant ces paroles, tu ne v\u00e9n\u00e8re que toi-m\u00eame et non pas Dieu&#8221;, r\u00e9pondit Bayazid. &#8220;Je vous en prie, Bayazid, donnez-moi encore un autre conseil,&#8221; supplia l&#8217;asc\u00e8te. &#8220;Ceci est ton unique rem\u00e8de, et comme je l&#8217;ai d\u00e9j\u00e0 dit, tu ne seras pas capable de l&#8217;appliquer&#8221;, r\u00e9pondit Bayazid (Extrait de Attar 1976, pp. 112-113). <br \/>Dans le soufisme Bayazidien, on doit se d\u00e9barrasser de cette pseudo-personnalit\u00e9 que l&#8217;on s&#8217;est cr\u00e9\u00e9. Tout le monde veut \u00eatre accept\u00e9 et respect\u00e9 par les autres. La plupart du temps la soci\u00e9t\u00e9 et nos propres normes culturelles nous conditionnent afin de cr\u00e9er une fausse image de nous m\u00eame. Dans notre soci\u00e9t\u00e9 contemporaine, peu de gens cherchent \u00e0 cr\u00e9er une image morale sup\u00e9rieure bas\u00e9e sur la religion. Mais \u00e0 l&#8217;\u00e9poque de Bayazid, la personnalit\u00e9 auquel tout le monde aspirait \u00e9tait religieuse. Cependant, notre culture ne met pas en avant la religion ou la pi\u00e9t\u00e9. Le succ\u00e8s de nos jours est d\u00e9fini et mesur\u00e9 en d&#8217;autres termes tel que la renomm\u00e9e, la richesse et le statut social. Afin de suivre Bayazid dans sa recherche de la V\u00e9rit\u00e9, nous devons d\u00e9molir cette pseudo-personnalit\u00e9 en se d\u00e9valorisant publiquement. Tout le monde doit vous juger fou, faux ou hypocrite. C&#8217;est le prix \u00e0 payer pour la V\u00e9rit\u00e9 Bayazidienne. <br \/>Bayazid ne dit pas qu&#8217;il faut quitter la soci\u00e9t\u00e9 \u2013 c&#8217;est pour lui une solution de facilit\u00e9. Au contraire, il dit aux gens qu&#8217;il faut qu&#8217;ils continuent leur activit\u00e9 et la fassent de leur mieux. &#8216;Voir le monde&#8217; ne veut rien dire d&#8217;autre que de profiter du monde, et d&#8217;en appr\u00e9cier sa beaut\u00e9. Dieu ne veut pas que Bayazid devienne un asc\u00e8te. &#8220;Voit le monde entier, mais ne te vois pas&#8221;, c&#8217;est ce que Dieu dit \u00e0 Bayazid. Et l&#8217;on voit l\u00e0 un principe \u00e9thique tr\u00e8s profond: Fais ce que tu veux, mais fait-le de fa\u00e7on d\u00e9sint\u00e9ress\u00e9e. <br \/>L&#8217;histoire suivante est un autre exemple ou est bris\u00e9e l&#8217;image bien convenable de Bayazid, fa\u00e7onn\u00e9e par la soci\u00e9t\u00e9: <br \/>Apprenant que Bayazid \u00e9tait de retour de son p\u00e8lerinage \u00e0 la Mecque, les habitants de Bastam vinrent aux portes de la ville afin de l&#8217;accueillir avec honneur et r\u00e9v\u00e9rence. Pendant un moment, Bayazid joua le jeu de la foule mais arriv\u00e9 \u00e0 un point il r\u00e9alisa qu&#8217;il fallait qu&#8217;il y mette fin. Cela se passait pendant le mois de ramadan, ou tout le monde je\u00fbnait, et s&#8217;attendait bien entendu \u00e0 ce que Bayazid jeune aussi. A leur \u00e9tonnement, il sortit de son sac une miche de pain et la mangea. Aussit\u00f4t la foule, rempli de d\u00e9go\u00fbt, se dispersa. (Extrait de Hujwiri 1976). <\/p>\n<p>Bayazid nous avertit du danger de s&#8217;identifier avec nos actes ou bien avec l&#8217;image que nous projetons de nous-m\u00eame. La seule fa\u00e7on de s&#8217;assurer que nous ne sommes pas attach\u00e9s \u00e0 cet ego que nous avons cr\u00e9\u00e9, est de s&#8217;attirer le bl\u00e2me et de se rendre m\u00e9prisable aux yeux des autres. Selon Bayazid, si c&#8217;est la V\u00e9rit\u00e9 que nous recherchons, nous devons laisser les autres briser cette fausse image de nous-m\u00eame que nous avons cr\u00e9\u00e9e. <br \/>Jusqu&#8217;\u00e0 pr\u00e9sent, j&#8217;ai sous-entendu que c&#8217;est l&#8217;individu qui d\u00e9cide de son propre gr\u00e9 d&#8217;agir de fa\u00e7on m\u00e9prisable. Or il existe un autre facteur crucial dans ce processus d&#8217;annihilation de l&#8217;ego que j&#8217;ai appel\u00e9 &#8216;Soufisme Bayazidien&#8217;, et qui est le r\u00f4le du ma\u00eetre ou du guide. La fa\u00e7on dont une personne est d\u00e9shonor\u00e9e ou bl\u00e2m\u00e9e dans une soci\u00e9t\u00e9 donn\u00e9e ne peut pas \u00eatre choisie par l&#8217;individu, car lorsqu&#8217;il est question d&#8217;\u00e9chapper au contr\u00f4le de l&#8217;ego, nous n&#8217;avons aucune id\u00e9e de la meilleure fa\u00e7on d&#8217;y arriver. On peut \u00eatre tromp\u00e9 par l&#8217;ego et choisir une solution de facilit\u00e9, ou bien le bl\u00e2me peut \u00eatre si difficile \u00e0 supporter que l&#8217;on devient un membre improductif de la soci\u00e9t\u00e9. C&#8217;est le ma\u00eetre, et uniquement lui, qui a la sagesse et le discernement qui lui permet de prescrire la juste mesure de bl\u00e2me, comme dans le cas de Bayazid pour l&#8217;asc\u00e8te. <br \/>C&#8217;est aussi vrai en ce qui concerne le service d\u00e9sint\u00e9ress\u00e9 Bayazidien. Sans l&#8217; amour d&#8217;un autre \u2013 en l&#8217;occurrence le ma\u00eetre \u2013 il est impossible de s&#8217;engager dans la voix du service d\u00e9sint\u00e9ress\u00e9. Ce n&#8217;est pas un hasard si dans les grandes histoires d&#8217;amour, l&#8217;amoureux accomplit souvent de nombreuses actions de fa\u00e7on d\u00e9sint\u00e9ress\u00e9es uniquement en faveur de l&#8217;\u00eatre aim\u00e9, mettant parfois en jeu sans aucune peur ou h\u00e9sitation sa propre vie. Notre amour pour une autre personne nous rend aveugle \u00e0 nos propres d\u00e9sirs et tendances \u00e9go\u00efstes. La voie spirituelle n&#8217;est pas diff\u00e9rente. C&#8217;est l&#8217;amour de notre ma\u00eetre ou guide, qui nous permet de nous engager sur la voix du service d\u00e9sint\u00e9ress\u00e9. Si on retirait cet amour, nous serions alors confront\u00e9s, lors d&#8217;acte de service aux autres, \u00e0 l&#8217;orgueil et \u00e0 la fausse pi\u00e9t\u00e9 de notre ego, de m\u00eame que Bayazid lorsqu&#8217;il pla\u00e7a le bol d&#8217;eau devant le chien. <br \/>L&#8217;importance d&#8217;avoir un ma\u00eetre dans le soufisme Bayazidien est mis en avant dans l&#8217;histoire suivante, sur laquelle je terminerai: <br \/>Selon Roumi, le v\u00e9ritable disciple place son ma\u00eetre avant tout autre. Un jour quelqu&#8217;un demanda \u00e0 un disciple de Bayazid: &#8220;Qui est sup\u00e9rieur, ton ma\u00eetre ou Abu Hanifa?&#8221;, &#8220;Mon ma\u00eetre,&#8221; r\u00e9pondit le disciple.&#8221;Qui est sup\u00e9rieur, Abu Bakr ou ton ma\u00eetre ?&#8221; &#8220;Mon ma\u00eetre&#8221; r\u00e9pondit encore le disciple. &#8220;Qui est sup\u00e9rieur, les compagnons du proph\u00e8te ou ton ma\u00eetre ?&#8221; &#8220;Mon ma\u00eetre&#8221; r\u00e9pondit de nouveau le disciple. &#8220;Qui est sup\u00e9rieur, le proph\u00e8te Mahomet ou bien ton ma\u00eetre ?&#8221; &#8220;Mon ma\u00eetre&#8221; r\u00e9pondit encore une fois le disciple. &#8220;Dans ce cas, qui est sup\u00e9rieur, Dieu ou ton ma\u00eetre ?&#8221; &#8220;J&#8217;ai vu Dieu en mon ma\u00eetre, et je ne connais rien d&#8217;autre que mon ma\u00eetre,&#8221; r\u00e9pondit pour la derni\u00e8re fois le disciple (Aflaki 1983, vol. I, pp. 297). <\/p>\n<p><strong>R\u00e9f\u00e9rence<\/strong> <\/p>\n<p>Hujwiri, &#8216;Ali b. &#8216;Uthman al-Jullabi, 1976. Teh Kashf al-mahjub: The oldest Persian Treatise on Sufism. Edit\u00e9 par R. A. Nicholson. London: Luzac and Company Ltd. <\/p>\n<p>&#8216;Attar, Farid al-Din, 1976. Muslim Saints and Mystics. Traduit par A. J. Arberry. London: Routedge &amp; Kegan Paul. <\/p>\n<p>Aflaki, Shams al-Din Ahmad. 183. Manaqib al-&#8216;arifin. Deux volumes. Edit\u00e9 par Tahsin Yaziji. T\u00e9h\u00e9ran: Donyay-e Ketab. <br \/><em><br \/>Extrait du magazine SUFI n\u00b0 46 Ete 2000, pp. 8 &#8220;Bayazidian Sufism: Annihilation without Ritual&#8221;. <br \/><\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Alireza Nurbakhsh Par Alireza Nurbakhsh Le signe de l&#8217;amour de Dieu est d&#8217;accorder trois attributs \u00e0 son amoureux: une g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9&hellip;<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_jetpack_memberships_contains_paid_content":false,"footnotes":""},"categories":[3],"tags":[],"class_list":["post-1385","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-articles"],"jetpack_featured_media_url":"","jetpack_sharing_enabled":true,"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/journalsoufi.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/1385","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/journalsoufi.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/journalsoufi.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/journalsoufi.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/journalsoufi.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=1385"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/journalsoufi.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/1385\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/journalsoufi.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=1385"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/journalsoufi.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=1385"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/journalsoufi.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=1385"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}