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L’alchimie de la voie par Jeffrey Rothschild
(SUFI Mag n° 49 printemps 2001 )
Je roulais sur la L.I.E à quinze kilomètres - heure au-dessus de la vitesse habituelle ici ( laquelle est déjà vingt-cinq kilomètres - heure au-dessus de la vitesse autorisée ) car j’étais en retard à la réunion du dimanche soir qui avait lieu à la maison des soufis de Manhattan. La L.I.E, pour ceux qui ne connaissent pas New-York, signifie la Long Island Expressway, une grosse autoroute à plusieurs voies allant vers l’est, partant du tunnel du Queens- centre ville de Manhattan jusqu’à l’océan Atlantique au bout de long Island.
Devant moi sur la voie de gauche roulait un S.U.V ( utilitaire ou 4-4 ?), un énorme bouffeur d’essence, monstruosité égoïste dont la prédominance sur les routes Américaines m’a conduit à l’appeler la moisissure (fungus). Une blonde décolorée proche de la trentaine conduisait cette moisissure-là à soixante-cinq kilomètres – heure à peine, inconsciente ou indifférente au fait qu’elle était sur la voie la plus rapide bloquant cinq ou six voitures à la queue derrière elle et bavardant tranquillement sur son portable qui semblait greffé à son oreille. (Au- moins, elle n’était pas en train de se remaquiller comme je l’avais vu la fois précédente.) En me plaçant sur la voie du milieu pour la dépasser, je contenais une envie irrésistible de la klaxonner et de lui faire un bras d’honneur. Seul le fait d’être sur le chemin de la réunion soufie m’arrêta.
Je me frayai un passage par la voie de droite restée libre et soi-disant réservée aux véhicules lents car je remarquais sur la voie du milieu un Trans-Am ( bus ou voiture ?) rouge sang (fire-red Trans-Am) collant une BMW noire de Jais conduite par un cadre bavardant également sur son portable, indifférent à tout et à tout le monde autour de lui. À travers les vitres teintées du Trans-Am, on pouvait voir le conducteur agé d’une vingtaine d’années insulter copieusement et furieusement son homologue de la BMW.
L’espace d’un instant, je crus qu’il heurterait l’arrière de la BMW qui n’était plus qu’à quelques centimètres maintenant. Puis il se laissa distancer et donna un violent coup de volant à droite se retrouvant ainsi sur ma voie sans vraiment regarder, me frôlant et m’obligeant à piler pour éviter un accident. Assemblée soufie ou pas, cette fois je ne pouvais plus me contrôler; après avoir klaxonné, je sortis mon bras par la fenêtre et lui fit un bras d’honneur. Mais trop occupé à manœuvrer pour retrouver la voie du milieu, ( certainement à la recherche d’une revanche sur le conducteur de la BMW) il ne remarqua pas mon geste.
En arrivant à la maison des soufis, j’étais dans un terrible état. Je descendis la onzième rue sans trouver de place ; je sentais mon état empirer. Sur la Greenwich Avenue, alors que je ralentissais et regardais autour de moi, un taxi surgi de nulle part faillit me percuter. Je me mis sur le côté pour me calmer quand j’aperçus une place libre une rue plus loin. Soudain, deux voitures se précipitèrent et tentèrent de s’y garer en même temps. En un éclair, les deux conducteurs sortirent de leurs véhicules, s’invectivèrent nez à nez pour presque en venir aux mains. Une journée banale dans une grande ville…
Plus tard, cette nuit-là, lorsque je revoyais les évènements de la journée, surtout le parcours New-Yorkais, je me demandai comment des gens raisonnables pouvaient encore douter de l’existence de Dieu. Selon la science moderne, l’Homo sapiens, le dernier spécimen d’être humain, est apparu, il y a cinq cent mille ans. Comment expliquer que nous, les humains, si égoïstes, ignorants, cupides, violents et vindicatifs, avons pu survivre sans la miséricorde et la grâce d’un être suprême qui nous protégea malgré nous tout ce temps. Sans cela, nous nous serions déjà auto- détruits depuis des milliers d’années.
La vérité, bien sûr, est que cette observation est née de la colère et du dégoût que m’inspire mon compagnon humain ainsi que la plus grande partie de moi-même lorsqu’ils exhibent des caractéristiques aussi affreuses. Ceci toutefois, me conduit à un autre constat véritable et précieux : Que la prédominance de ces caractéristiques négatives chez l’homme moderne ne constituent pas une manifestation inhérente à notre nature humaine mais plutôt à la civilisation elle- même. Nous ne sommes pas du tout égoïstes, ignorants, cupides, violents et vindicatifs par nature mais nous avons plutôt été construits de cette façon par la société dans laquelle nous vivons, par la civilisation moderne : « Une civilisation qui d’un point de vue extérieur hisse les êtres humains vers les plus hauts sommets et qui dans le même temps rabaissent leurs qualités intérieures à un niveau inférieur à celui des animaux. » (Nurbakhsh 1996, p 14 )
Pour comprendre pourquoi il en est ainsi, considérons ce que la vie a été, il y a de cela un million d’années. Présumons donc que les êtres humains de cette époque n’étaient en fait pas si différents de ceux d’aujourd’hui. Comment les gens auraient pu se lier et s’assister mutuellement en étant égoïstes et obtus ? Un être humain accompagné uniquement par son partenaire et des enfants n’aurait eu que cette famille sur laquelle compter. Réalisons quelle charge extraordinaire ça aurait été d’essayer de survivre, surtout la nuit, quand il était indispensable de rester éveillé et d’entretenir un feu jusqu’au petit jour par exemple. Une communauté de vingt ou trente personnes aurait allégé cette charge en exécutant cette tâche à tour de rôle nuits après nuits.
Il en aurait été de même pour les repas, la chasse, l’agriculture, la construction et pour une multitude d’autres tâches essentielles. Les êtres humains seuls ou isolés en familles mononucléaires en raison de leur égoïsme et de leur peur n’auraient jamais survécu dans les conditions rudimentaires qui prévalaient, il y a des centaines de milliers d’années. Sans même parler de développement, survivre dans de telles conditions, n’eut été possible que si les êtres humains eurent été capables de partage, de don de soi, d’ouverture et de prévenance envers les autres.
Voilà pourquoi le docteur Javad Nurbakhsh, ( maître soufi de l’ordre Nimatollahi) décrit dans ses écrits sur la nature de la chevalerie (jawânmardî) : « Bienveillance, don de soi, dévotion, aide aux plus démunis et aux plus faibles et bonté envers tous les êtres vivants. » ( 1996, p 13 ) Nous pouvons lire cela comme une référence, un but futur vers lequel on tend et que nous nous efforçons de réaliser. Mais cela peut également faire référence au passé, à la réalité intérieure originelle de chaque être humain.
Malheureusement, au fur et à mesure que le millénaire passait, que la société se complexifiait, ces nobles qualités commencèrent à s’effacer au profit de caractéristiques plus négatives que nous connaissons trop bien aujourd’hui. Toutefois, je voudrais suggérer que l’objectif de nombreuses voies spirituelles qui sont apparues et qui ont évolué au cours de l’histoire humaine, a été d’affronter cet état des choses : de retrouver et de réveiller ce qui a été perdu, cette nature primordiale en grande partie oubliée maintenant, qui caractérise vraiment les êtres humains créés qu’ils sont à l’image de Dieu. Une certaine alchimie de la voie.
Pour ceux qui sont sur la voie spirituelle aujourd’hui, le problème est de savoir comment se libérer soi même des influences négatives de la civilisation moderne quand tout dans cette civilisation encourage et récompense l’égo, renforçant les attitudes que nous cherchons justement à éliminer. Suivre une voie spirituelle a toujours été difficile car jamais auparavant les influences négatives d’une civilisation n’ont été aussi puissantes, aussi totalement renfermante ( all-encompassing) qu’actuellement, s’immisçant insidieusement dans chaque aspect de la vie et de l’expérience humaine, empoisonnant la spiritualité elle-même. De plus par le passé, même si la société ne pouvait pas adopter ceux qui suivaient une voie spirituelle, un certain nombre de soutiens culturels et une reconnaissance existaient pour les assister : Maintenant, même cette assistance minimum est défaillante. Dans le monde moderne, ceux qui veulent pratiquer le don de soi, la considération et la bonté envers les autres, l’aide aux pauvres et aux exclus sont vécus au mieux comme des niais (suckers) au pire comme des cibles (targets).
Les disciples sincères de la voie spirituelle savent que ces choses vont de pair : La voie est pour la plus part une course solitaire et l’a toujours été. Mais la prise en compte de cette réalité ne rend pas la voie plus facile à suivre pour autant.
Alors que faire ?
Bien que ce soit dur à accepter, la réponse est, je présume : Rien. Les choses de la vie sont sur la voie spirituelles certainement ce que Dieu veut qu’elles soient.
Reste à savoir si la société et la civilisation elle-même, voudront un jour changer, de façon à nous faire redécouvrir plus facilement notre nature primordiale. Peut-être cela dépendra-il à la fin, au moins en partie, de ceux qui suivent la voie. Je voudrais terminer avec les mots du docteur Javad Nurbakhsh : « Les soufis doivent se considérer comme les porte-drapeaux de l’humanisme et de la tradition de la chevalerie dans le monde actuel, et ne doivent pas permettre à la civilisation moderne de détruire les nobles qualités humaines…
Dans le monde matérialiste d’aujourd’hui, les soufis doivent s’efforcer de devenir des exemples par leurs qualités humaines afin d’inciter et encourager les autres à tendre vers de telles valeurs qui sont le privilège de l’espèce humaine.
Les soufis doivent montrer aux autres les effets et les résultats du paradis spirituel qu’ils ont pu découvrir sur la voie soufie pour qu’en comparaison, chacun se rende compte de la fadeur et du peu de valeur de son paradis matériel. »( p 14 )
Références
Nurbakhsh, Dr. Javad. 1996. Discourses on the sufi Path. London : Khaniqahi Nimatullahi publications.

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