Lectures Soufies...

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  • Écrit par Llewellyn Vaughan-Lee
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Le Centre Invisible

Derviches Nématollahi - Kerman/Iran. Photo Foad Tohidi

Il viendra un temps où la langue rejoindra le cœur
Le cœur rejoindra l’âme
L’âme rejoindra le secret (sirr)
Et le secret rejoindra la Vérité (Haqq)
Le cœur dira à la langue « silence ! »
Le secret dira à l’âme, « silence ! »
Et la lumière intérieure dira au secret, « silence ! »
-ANSARI

Le cercle de la complétude

En entrant dans la voie nous entrons dans le cercle de notre propre complétude. Pendant les premières années de la voie, une merveilleuse guérison se produit alors que les différents aspects contradictoires de notre personne se manifestent ensemble et sont endigués par le cercle de notre complétude. Il nous est donné d’être nous mêmes de la façon la plus profonde et la plus complète. La nature profonde de cette reconnaissance ne peut être exagérée car, elle est complète. Dans le cercle du moi, rien n’est exclu, chaque chose est reconnue comme étant une partie du tout, une note de musique nécessaire dans la symphonie de notre véritable nature.

Lorsque je suis arrivé pour la première fois à la porte de mon maître, j’ai ressenti cette reconnaissance, et pour la première fois de ma vie j’ai senti que j’étais reconnu et libre d’exister. La nature de cette reconnaissance était si inhabituelle que le cerveau ne l’a enregistré que bien plus tard ; la prise de conscience arriva comme la sensation d’un retour au sources, une relaxation si profonde qu’elle est sans comparaison. Pendant des semaines, des mois, je suis resté dans un étonnement profond avec le sentiment inconscient qu’il n’y avait pas de limites intérieures, pas de contraintes, pas de retenue. L’idée que j’étais accepté pour ce que je suis, sans conditions était tellement révolutionnaire et en même temps si nécessaire !

Des années plus tard je fus capable de transmettre cette simple vérité à une femme qui vint se joindre à notre groupe en lui disant : « N’essaie pas de te fondre dans la masse, ici tu es libre d’être toi-même. »

Dans nos vies, nous nous mettons tellement de limites et restrictions ! Nous mettons nos personnes de côté dans des coins, et nous nous taillons des personnalités socialement acceptables. Un groupe soufi est basée sur l’unicité, et la qualité essentielle de cette unicité est que chaque choses est une partie de cette totalité- il n’y a rien d’autre que Lui. Cela est illustré dans l’histoire d’un grand poète soufi, Jami, qui, tout intoxiqué de Dieu, se promenait dans les rues après l’heure du couvre feu .Il fut arrêté par un surveillant qui lui demanda naïvement s’il était un voleur et Jami répondit : Ya t-il quelque chose que je ne suis pas ?

«Nous devons être déchirés en morceaux afin d’être réuni en un seul tout”

En arrivant dans la voie nous entrons dans cette totalité sacrée dans laquelle Son unicité est honorée et vécue. Les soufis sont ‘’le peuple du secret’’ car ils connaissent et vivent Son secret, l’unicité de l’amant et du Bien-aimé, une unicité qui inclut toute la création sans toutefois nier Sa nature transcendante. Il y a un type de conscience qui voit l’unicité dans toute vie, et la reconnait comme un reflet de Son Unicité. Dans le miroir de la création nous voyons la beauté de Sa Face : « Quelque soit la direction où tu te tournes, là est la face d’Allah ». Et au fond du cœur, nous savons que c’est juste un reflet de Son Essence Inconnaissable et Inaccessible.

L’unicité qui se trouve au cœur de la voie soigne lentement le voyageur, le rendant entier. C’est un miracle à voir, tous ces voyageurs qui ont été blessés par la vie, coupés de leur vraies natures sont progressivement guéris. J’ai été témoin de cette expérience sur ma propre personne. J’ai vu en moi-même comment un être humain brisé au bord de la dépression nerveuse est ramené à la vie. Je suis arrivé comme un oiseau blessé et mes ailes ont été soignées et je fus capable de vivre la sincérité et le simple émerveillement d’être un humain. Au fil des ans, j’ai vu la même chose arriver à d’autres personnes qui retrouvaient leur dignité et ressentaient lentement l’intégrité de leur nature innée. Alors la vie n’est plus vécue dans la discorde, comme une série de conflits, mais dans l’harmonie avec quelque chose de plus grand.

La manière dont survient ce processus rappelle le caractère inexplicable de tout miracle. C’est un don car comme l’éclat du soleil, notre véritable nature est libre et est un droit inné. Je me rappelle clairement le moment où j’ai réalisé que « je suis libre d’être moi-même et de vivre en tant que tel » et avec cette idée, nous comprenons qu’il y a dans ce monde une place pour chacun de nous c'est-à-dire une place pour notre moi véritable. Nous n’avons pas à nous couper en plusieurs morceaux pour nous adapter au monde. Il nous a fait conformément à Sa Volonté : nous sommes faits à l’image de Dieu et nous portons une empreinte unique de Sa nature. Et parce que c’est Son monde, il doit y avoir une place pour chacun de nous où nous pouvons exprimer nos véritables personnalités. Cette révélation suscita une joie si grande en moi que je me rendis compte qu’elle appartenait à la vie même. Elle apportait une liberté et un sentiment d’expansion qui m’a rendu euphorique pendant plusieurs jours.

La descente dans l'obscurité

Il y a évidemment un prix à payer pour ce voyage dans la totalité. Un des paradoxes de la voie est que malgré le fait qu’on y reçoit des dons spirituels nous devons payer avec notre propre sang et nos larmes pour être capables de les recevoir. Nous devons être déchirés en morceaux afin d’être réuni en un seul tout. Les premières années de la voie sont faites à la fois de discorde et de guérison. Nous sommes pris dans une descente dans l’obscurité de l’inconscience, dans les blessures de nos propres ténèbres. Irina Tweedie décrit l’intensité de sa propre expérience avec son maître, et nous confie combien cela était loin de ce qu’elle imaginait :

Je m’attendais à être instruite de techniques de Yoga, à avoir des enseignement extraordinaires, mais ce que fit le maître consista principalement à m’obliger à faire face à l’obscurité qu’il y avait en moi et j’ai failli en mourir.(Tweedie 1986,p.x)

Traditionnellement l’obscurité est le lieu de notre renaissance. Dans l’inconscient nous trouvons tous les aspects refoulés de notre psyché qui ont besoin d’être intégrés si nous devons vivre notre totalité redécouverte. Psychologiquement cela commence habituellement par une confrontation avec notre double, la partie sombre, refoulée de notre personne, cette partie remplie de sentiments désagréables et désapprouvés ainsi que de notre potentiel inutilisé. La confrontation avec notre double est une tâche de guerrier qui exige de la patience ,de la persévérance et de l’intégrité vu que nous sommes obligés d’accepter que nous ne sommes pas la personne que nous pensons être, mais que nous portons en nous un ténébreux double. Colère, cruauté amertume, avidité, et un tas d’autres qualités méprisantes refont surface en demandant amour et acceptation. Nous en venons également à ressentir la douleur des parties rejetées de nos personnes et les blessures qu’elles comportent.

La voie nous rend notre complétude mais nous devons travailler pour l’intégrer. Nous devons trouver la force d’amener notre obscurité dans la lumière et endurer notre détresse enfouie, et dans le processus de cette expérience notre égo est brisée et se reconstruit par les forces puissantes de l’inconscient. Les opposés qui sont en nous, les contraires s’attaquent entre eux, en quête de domination et nous endurons la souffrance de ne plus vivre à la surface de notre vie.

C’est seulement en acceptant nos fautes et échecs que nous pouvons les maîtriser car alors le pouvoir de notre côté obscur est endigué par la conscience et l’amour : le pouvoir de notre double c’est qu’il nous domine à notre insu, lorsque nous explosons soudainement dans une colère destructive où que nous nous enfermons dans une agression passive. Jung a noté avec sagesse « vous ne possédez pas un double mais, c’est le double qui vous possède »

Le travail sur notre côté obscur nous reconnecte avec les parties rejetées de notre propre être et nous expérimentons une augmentation de notre énergie et de notre potentiel. Les sentiments enfouis  dans les profondeurs de notre personne sont admis dans notre vie, et ramènent avec eux un sens plus profond et plus complet de notre propre nature. Ce travail entraîne une libération de l’énergie que nous utilisions pour garder cachées ces sentiments dans notre for intérieur. Dans nos rêves nous retrouvons des créatures ou images intérieures qui nous paraissaient menaçantes, nous partageons des repas avec elles et nous devenons même parfois amants avec elles. Souvent ce travail intérieur nettoie nos ordures déchets, nous libérant des débris intérieur que nous avons accumulés durant notre vie, parfois hérité de nos parents et grands-parents. Plus nous avons d’espace intérieur plus nos vies peuvent se déployer, s’élargir à la fois intérieurement et extérieurement. Progressivement nous accordons plus d’espace à nos personnes et nous découvrons en nous tout le potentiel enfoui insoupçonné. Lorsque notre moi se déploie, nous découvrons dans nos rêves que la maison du psyché a plusieurs chambres et même plusieurs étages que nous ne connaissions pas et qui attendent d’être habitées.

Accepter notre côté obscur apporte à notre égo un équilibre et une intégrité qui fait souvent défaut à quelqu’un qui ne connait son identité que de façon consciente. Lorsque l’obscurité est équilibrée par la lumière, le sentiment d’avoir un moi déchiré ou brisé laisse la place à un sentiment profond de bien-être et de plénitude. Nous cessons d’être isolés dans la forteresse de notre conscience, figés dans la peur de nos démons intérieurs. Nous ne sommes plus des survivants hantés ou des victimes troublées par nos traumatismes d’enfance et nous commençons à voir la vie dans la perspective de celui qui a visité le monde souterrain ; les préjugés et les jugements disparaissent lorsque nous découvrons la face obscure de notre propre nature. N’étant plus limité par l’horizon de notre conscience égocentrique, nous nous ouvrons aux possibilités infinies de la vie. La plénitude et richesse de la vie commencent à se révéler lorsque nous honorons les qualités contradictoires qui font la totalité de notre nature.

La voie illumine, met à jour notre totalité et nous donne un goût de notre véritable nature. Les années laborieuses et douloureuses de travail intérieur nous permettent de vivre cette plénitude. Grâce à la profonde transformation qui se met en place, la plupart des blessures avec lesquelles nous arrivons sur la voie sont soignées . Nous sommes guéris à la fois par notre propre travail et par la grâce qui nous est donnée. Il est extraordinaire d’expérimenter cette rédemption de regarder en arrière et de réaliser avec douleur et gratitude que de si nombreuses blessures ont été guéries et que tant de problèmes douloureux se sont envolés. Ce changement est souvent si profond et fondamental qu’il reste très peu de traces des traumatismes qui ont dominé notre vie et nous oublions presque la personne que nous avons été. Récemment, j’ai essayé de recréer les sentiments que j’avais lorsque je suis arrivé sur la voie pour la première fois et j’ai alors réalisé combien il est difficile de se rappeler l’époque où l’amour n’était pas présent, de se rappeler le sentiment  qui dominait mon quotidien : celui d’être un être brisé en mille en morceaux et isolé. Je sais seulement que la voie m’a changé au-delà de l’imaginable et que j’ai reçu la possibilité d’expérimenter une vie qui est au-delà de ce que je pouvais croire. J’ai goûté à la véritable joie d’être vivant.

L'empreinte dans le coeur

Il y a une grâce spéciale qui est accordée à ceux qui ne recherchent que Lui. En regardant vers Lui dans l’obscurité de notre confusion et avec nos fractures intérieures nous attirons Sa lumière. Cette lumière est le pouvoir qui nous soigne, qui nous remet en accord avec Son empreinte que nous portons en nous. Cette empreinte est gravée dans le cœur et est activée par l’énergie de la voie, le pouvoir de l’amour. Plus nous regardons vers lui, plus nous nous ouvrons à notre Bien-aimé plus cette empreinte est illuminée par la lumière de Son amour. Ansari, poète soufi du XIème siècle décrit comment cette empreinte de l’amitié de notre cœur avec Lui devient la lampe de notre conscience divine.

Le moyen de trouver l’amitié est de jeter ce monde et l’au-delà à la mer

Le signe de la réalisation de l’amitié est de ne s’occuper de rien d’autre sauf Dieu

Le début de l’amitié est d’avoir une empreinte ; la fin est d’avoir une lampe

(Farbadi 1996, pp. 108-109)

Notre amitié avec Celui que nous aimons est un secret caché dans le cœur. Ce secret est la face cachée du mystique, celui qui appartient à Dieu depuis le temps qui précède la naissance. Le travail de la voie est de nettoyer et de purifier un espace intérieur dans lequel le secret, sirr peut naître dans la conscience. Nous devons donner naissance à un type de conscience qui peut contenir l’éclat de Sa lumière, une conscience assez pure pour attester de Son amour. Selon les soufis, le secret appartient aux replis les plus profonds du cœur et c’est là que se produit la véritable expérience mystique lorsque le voyageur prend conscience de la nature de son amitié avec son Bien-aimé.

Alors, le lieu de cette rencontre est si secret que la conscience ordinaire du voyageur n’y a pas accès. La conscience qui témoigne de Sa présence est la conscience supérieure du moi. L’égo est exclu du mystère de lumière sur lumière qui se déroule dans notre cœur. Ainsi alors que le travail intérieur avec l’inconscient déploie notre moi et approfondit notre conscience, le véritable processus mystique semble parfois nous exclure car nous n’avons pas connaissance de ce qui se passe dans notre cœur. Parfois dans des moments d’extase et de perplexité nous nous mettons à l’écoute de notre conscience supérieure et nous avons l’occasion d’apercevoir avec émerveillement ce qui se passe en nous mais les jours peuvent s’écouler avec seulement le sentiment de vide et de froideur vu que la véritable histoire d’amour se déroule ailleurs. Mieux, la rencontre de l’amant et du Bien-aimé est en réalité un processus d’attraction, la substance profonde de l’amant se dissout dans Son océan infini. A travers le travail intérieur nous nous sommes trouvés et nous avons découvert notre véritable nature. A présent nous commençons à perdre notre moi.

Son souvenir de Lui-même

Pendant de nombreuses années nous avons identifié la voie avec nos propres combats et notre travail intérieur. Ce travail donne des résultats, les récompenses de l’individuation et de notre propre sentiment de plénitude. Nous avons été capables de transformer partiellement notre obscurité et établir une relation avec notre partenaire intérieur. Le dieu ou la déesse que nous projetions sur quelqu’un d’autre et que nous avons découvert en nous même. Notre partenaire intérieur nous apporte la force et la créativité dans notre vie et une étreinte amoureuse dans nos rêves. Nous développons aussi le sentiment de notre centre, et à travers la prière et la méditation nous trouvons la paix et une communion intérieure basée sur la dévotion.

Ces qualités que nous développons constituent d’importants tremplins. Ils nous accompagnent le long de la voie vers le cœur de notre être. Mais ils ne nous préparent pas à l’idée que la véritable relation mystique qui s’opère dans le cœur ne se passe pas entre notre personne et notre Bien-aimé ; nous sommes dans le meilleur des cas des spectateurs comme l’illustre si bien le rêve poignant qui suit :

« Je marchais le long du chemin que j’empruntais tous les matins avec mon chien. J’arrivais au niveau du croisement avec la crique lorsque je vis le prophète Mohammed arriver vers moi sur le chemin. Je vis que le Prophète était occupé, il répétait le nom de Dieu tout en marchant. Chaque fois qu’il dépassait un endroit où il y avait une douceur spéciale dans Son souvenir le prophète installait une ruche d’abeilles. Je le vis renverser une jarre de miel sur le chemin et je compris que c’était pour indiquer l’emplacement d’une ruche. Je sus que Son nom était venu avec une douceur spéciale juste avant qu’il (le prophète) ne se montre à moi. Je sus également que cette nouvelle ruche serait la sixième qu’il installe dans cet endroit autour de la crique, une sorte de doux bassin dans le versant de la montagne. »

Dans ce rêve le prophète Mohammed représente l’être profond du rêveur, l’être qui au fond de lui est éternellement occupé par Son souvenir. Cette essence sécrète qui se trouve dans le cœur regarde toujours vers Dieu et est dans une communion constante avec Lui. Ceci est le cœur de la voie mystique, car les soufis disent que ce n’est pas le ’ ’je’’ et le ‘’tu’’ qui voyagent sur la voie et qui sont les véritables amants mais plutôt une essence qui se trouve dans le cœur des cœurs.

Dans sa promenade matinale, le rêveur rencontre l’être secret en train de marcher vers lui. Mais le prophète n’est pas préoccupé par le rêveur, il est occupé à autre chose : la répétition de Son nom. C’est toujours une révélation surprenante de découvrir que la voie ne nous concerne pas personnellement, mais que sur plusieurs points, nous y sommes  secondaires. L’un des dangers du travail spirituel est que nous puissions nous identifier au travail que nous effectuons sur nous avec nos efforts et nos progrès au point d’oublier que la véritable activité spirituelle est Son souvenir de Lui-même qui a lieu dans un lieu profond du cœur . En fait, au début du rêve, le rêveur est quelque peu irrité d’être perturbé dans sa promenade quotidienne jusqu’à ce qu’il remarque la nature de la personne rencontrée.

Le rêveur a été témoin de Son souvenir de Lui-même, et a vu que là où ce souvenir a une certaine douceur, il y a quelque chose qui est laissé pour marquer cet endroit. Une ruche de miel est laissé afin que d’autres puissent connaître et goûter la douceur de Son souvenir. Ses amants apportent une mémoire de Son souvenir dans le monde, la douceur du souvenir. Tout autre chose est secondaire. Ce que nous considérons comme étant notre pratique spirituelle, notre voie, nous amène simplement à un endroit où nous pouvons observer Son travail, où nous pouvons voir le prophète en train de marcher le long de la voie et passer par la crique.

L'oubli de nos fautes

Graduellement, le but de notre voyage part du travail intérieur de ‘’polissement du miroir du cœur ‘’ vers la simplicité d’une vie quotidienne avec un cœur qui appartient à Dieu. Les premières années de polissage sont nécessaires pour connaître la vraie nature du cœur, pour voir comment le cœur peut refléter Sa lumière dans le monde. Mais, l’élan qui nous conduit à l’intérieur de nous même et nous oblige à affronter nos démons et à nous ouvrir à l’amour disparaît lentement. La douleur et l’intensité de notre aspiration initiale n’est plus présente. Nous avons peut être appris à vivre raisonnablement, à mener une vie équilibrée ; à être capable de maintenir la raison en état de méditation (du moins occasionnellement) ; le dhikhr est peut être devenue pour nous une pratique quotidienne fondamentale. Mais de plus en plus, nous restons avec nous même avec Son secret caché. Le moi a l’air de ne plus changer ou se développer. Bien que nous ayons pu intégrer une partie de notre côté obscur, nous sentons encore la présence de certains de nos névroses et anxiétés. Nous avons peut être des conflits dans nos relations, des difficultés dans notre travail. Nous ne sommes pas devenus ‘ spirituellement parfait’’ mais toujours un être humain ordinaire et cela peut nous décevoir . Le conditionnement spirituel occidental nous suggère une certaine image de la perfection spirituelle et ne nous prépare pas à accepter notre moi ordinaire. La sagesse Taoïste du « coupe le bois et portes de l’eau » est plus réaliste, et nous donne la liberté de mener une existence quotidienne.

Le travail psychologique n’est jamais achevé, il y a toujours le nettoyage de la demeure intérieure, et nos rêves et réactions peuvent toujours nous aider, en nous rappelant notre obscurité et nos changements psychologiques quotidiens. Mais de plus en plus, nous devons apprendre à vivre avec nos propres insuffisances et problèmes. Trop d’attention pour le travail intérieur peut devenir contre productif, et nous centrer excessivement sur le moi. C’est un équilibre délicat car d’autre part, notre côté obscur peut nous convaincre qu’un tel travail intérieur est totalement inutile. Mais le voyageur sait que le but du voyage n’est pas de devenir parfait car Seul Lui est parfait mais plutôt de devenir Son serviteur. Tant que nos défauts ne nous empêchent pas d’être à Son service pourquoi devrons-nous essayer de les changer ?

Ce détournement de notre moi est illustré dans les étapes du repentir dans le livre de Sarraj, Le livre des Lueurs. Ce travail sur l’obscurité humaine peut être considéré comme la première étape du repentir, celui que Sahl décrit comme étant le fait de ‘’ ne jamais oublier ses fautes’’ (Sells 1996, p.199). Etre conscient de ses fautes c’est comme affronter ses ténèbres, à la différence que le travail sur notre côté obscur exige que nous acceptions notre obscurité plutôt que de nous en détourner pour aller vers la lumière. Mais l’étape suivante du repentir tel que défini par Junayd, un grand soufi du Xème siècle, consiste à « oublier ta faute (…) car le cœur est si préoccupé par le souvenir de Dieu qu’il ne s’intéresse pas au repentir. Nos personnes ou nos fautes n’ont pas la moindre importance. L’amant se détourne de tout sauf Lui ». Sarraj cite Nuri qui répondant à une question sur le repentir dit ceci : « c’est se détourner de tout sauf de Dieu très Haut » (ibid., p.200).

Au début de la voie le voyageur doit se concentrer sur ses fautes personnelles, ce qui lui donne la compréhension, la force, la détermination et la pureté nécessaires pour le voyage. Mais dès que l’amant est étreint par la présence de son Bien aimé, il se détourne de tout ce qui le concerne personnellement. Il sait que tout ce qui importe c’est son Bien-aimé  et que toute son attention doit rester uniquement avec Lui .Tout ce qui concerne notre personne est un obstacle. Ansari parlant du repentir nous met en garde contre le fait d’accorder une grande importance à notre état spirituel. ( Farhadi 1996,p.64) . Et lorsqu’on demanda à Dhun-Nun ce qu’est le repentir, il répondit : « Les gens ordinaires se repentent de leurs fautes, les élus se repentent de leur négligence ». Ainsi, alors que le novice s’éloigne de ses fautes et mauvaises actions, les élus se détournent de tout ce qui concerne leur personne même du « bien et des actes de piété ». Sur ce point Sarraj cite encore Dhun-Nun : «Aux yeux des connaisseurs, la sincérité du disciple n’est qu’étalage de soi. Lorsque le connaisseur est devenu ferme et s’est réalisé dans ce qui l’amène dans la proximité de Dieu Très Haut et Transcendant, c'est-à-dire les offrandes et actes de dévotion qu’il entreprend dans les étapes initiales au moment de sa quête , lorsqu’il a été recouvert par les lumières de la guidance, lorsque la providence le touche, lorsqu’il a été encerclé par l’attention divine, lorsque son cœur  témoigne de la majesté de son maître ,lorsqu’il contemple ce que Dieu a fait et l’éternité de sa bonté, alors il arrête de remarquer et d’accomplir ses actes de dévotion , ses faits de piété, et ses offrandes comme à l’époque où il était un chercheur débutant » (Sells 1996,p.200)

Il peut être difficile de réaliser que les qualités et l’attitude qui nous ont conduits à une certaine étape doivent être laissés derrière nous une fois que ladite étape est dépassée. Le travail intérieur, l’attention à nos fautes et attributs obscures, sont des éléments si importants de nos premières années sur la voie. Ce sont des outils, la corde et le pic qui nous aide à escalader la montagne. Laisser ces éléments derrière nous et entrer dans la vulnérabilité de l’étape suivante celle consistant à ne regarder que Lui, peut nous paraître comme étant l’abandon de notre aspiration et notre engagement dans la voie. Se soumettre aux qualités qui nous soigne et nous rendent complets exige une confiance et une foi très grandes.

Fana

Tout pas à poser au-delà du moi suscite une peur et une anxiété profondes. Nous nous attendons à quelque chose de tangible, une expérience définie qui peut nous donner l’assurance dont nous avons besoin pour laisser derrière nous les qualités qui nous ont accompagnées sur la voie, au moment de notre escalade [de la montagne spirituelle]. Mais la voie offre rarement ce que nous attendons. La voie est au-delà de l’égo, au-delà de notre personne. Mais où ? Et qu’expérimentons-nous dans ce changement ? En fait pas grand chose ou rien du tout. Lorsque nous avançons sur la voie, la vie quotidienne nous apporte toujours des difficultés dont nous devons tirer des leçons, des défis que nous devons relever. Notre attention intérieure est de plus en plus absorbée quelque part d’autre, mais dans un endroit si différent qu’il ne laisse apparaître que des traces à peine visibles dans notre conscience ordinaire. La vie extérieure peut devenir quasiment mondaine, même ennuyeuse, et notre vie intérieure peut manquer de drames psychologiques qui accompagnent les moments d’intense travail intérieur. L’égo et la raison qui recherchent toujours des stimulations ne savent pas quoi faire de ce changement. Et parce que la notion de progrès est si centrale dans notre culture, nous nous fixons souvent un objectif même dans le domaine spirituel et cela peut nous ébranler lorsqu’il n’y a pas de progrès apparent. Pendant des années nous avons travaillé durement sur nous même et nous avons changé et à présent nous avons l’impression d’être toujours avec nos vieux problèmes non résolus.

Et plus troublant encore est le fait que l’idée que nous avons de nous même en tant que chercheur spirituel est renversée. Si nous ne progressons pas, si nous ne changeons pas comment alors se poursuit notre voyage sur la voie. Tandis que le travail sur le moi était une occupation palpable et tangible, le fait d’être absorbé dans le souvenir laisse peu de traces visibles. L’idée ou la vérité que la voie n’est pas centrée sur notre personne, que nous ne sommes pas le voyageur est si différent de nos attentes, si contraire à notre conditionnement spirituel que nous nous cramponnons à notre vieux cliché du progrès spirituel et nous pouvons facilement avoir un sentiment d’échec.

L’égo dont le sens de la réalité est basé sur l’illusion qu’il existe ne peut accepter l’idée que le but de la voie est le fana, c'est-à-dire la non-existence .L’emprise de l’égo sur nous est tellement forte que même après des années de méditation, nous ne sommes pas encore capables d’accepter cette vérité mystique de base. Nous avons pu entendre parler d’annihilation, mais tout comme regarder un verre de vin ne nous permet pas de savoir ce qu’est l’ivresse, penser au fana ne nous prépare pas à l’expérience du non existence. L’expérience du fana est bouleversante. Qui se perd ? Qu’est ce qui se perd ? Qui reste ? Que reste t-il ? Comment pouvons-nous être là où ne sommes pas ?

Nous nous anéantissons lentement, et nous nous inquiétons de moins en moins. Qu’importe si nous avons des problèmes, des craintes, des phobies. Pourquoi devraient-ils disparaître ? Nous sommes juste des êtres humains comme les autres sauf que dans notre cœur des cœurs, un mystère est en train d’être dévoilé, une douceur est en train d’être partagée. Avons-nous besoin de nous battre avec nous mêmes, de chercher à résoudre toutes nos difficultés ? Bien souvent il est plus simple de vivre avec ce que nous sommes et accepter l’idée que nous sommes ordinaires. Au milieu de cette humanité, le pouvoir de « Je suis Celui que J’aime et Celui que J’aime est Moi » se déploie sans entraves et dans cet amour nous perdons une part essentielle de notre être.

L’idée que le fana implique la mort de l’égo est une mauvaise compréhension. Il y a des moments d’extase dans lesquels l’amant disparaît en présence du Bien-aimé. Nous ressortons de ces moments ivres et bouleversés en sachant seulement que nous étions perdus quelque part, en sachant que quelque chose a été emporté et quelque chose d’autre a été donné. Mais nous retournons à un moi qui existe toujours. C’est le moi dans lequel nous habitons dans notre vie ordinaire. Junayd dit que le fana n’est pas la disparition de tout notre être en Dieu, mais la disparition de notre volonté dans la Volonté de Dieu. L’égo demeure mais il est soumis à Lui.

Nous avons besoin de l’égo pour fonctionner dans ce monde mais nous avons également faim de ces moments ou nous sommes perdus, anéantis en Lui. Nous avons le sentiment que quelque part l’ivresse nous attend et nos occupations quotidiennes peuvent devenir ennuyeuses. Mais si nous voulons Le servir dans Son monde, nous devons accepter l’égo avec ses limites bien que nous en connaissons la nature illusoire. Nous ne devrions pas nous attacher à ces moments de véritable éveil où nous n’existons plus. Le rêve suivant nous parle de la nécessité de continuer à mener notre vie avec l’égo.

« Alors que je m’en allais à la fin de la méditation, un russe de grande taille, beau et simple arriva en courant et essaya de jeter un bouquet de roses dans ma voiture. Certaines roses tombèrent dans ma voiture et d’autres sur la route où elles furent écrasées. Et soudain l’homme s’arrêta et ce fut comme si Dieu arriva et l’enleva. Il était dans une béatitude, tout en extase avec un large sourire sur le visage et il était complètement « absent ». Une auréole orange apparut comme un dôme au dessus de sa tête et il commença à disparaître, à s’évaporer depuis la plante de ses pieds. C’était comme s’il était aspiré par l’auréole orange. Et il disparut. Cela avait l’air d’arriver souvent et l’homme réapparaissait mais nul ne savait quand. J’étais là, attendant qu’il réapparaisse.

Alors que j’en parlais à mon maître et il me dit : «oh non, nous ne faisons pas cela » Au début j’ai cru qu’il parlait de la disparition mais il semble qu’il faisait allusion à mon attente du retour de l’homme et à ma fascination pour sa disparition. »

Ce rêve parle de la puissance du fana ; de l’anéantissement en Dieu. L’homme russe qui jeta des roses dans la voiture du rêveur a été anéanti, il a disparu dans l’extase de l’union. Junayd décrit trois étapes du fana. Le premier niveau consiste de ne pas suivre nos propres désirs dans notre comportement extérieur, le second à ne pas rechercher les plaisirs de la vie intérieure « même le sentiment de satisfaction dans l’obéissance aux injonctions de Dieu, de sorte que nous ne soyons qu’à Lui exclusivement. » (Abdel-Kader 1976, p. 81)

Dans ces deux premières étapes, ce qui est annihilé c’est l’emprise de l’égo sur le voyageur, nous ne sommes plus les esclaves de nos désirs et ainsi nous sommes capables de nous consacrer plus entièrement à notre Bien aimé. Mais la troisième étape du fana selon Junayd est l’effacement de la conscience, lorsque l’être du voyageur est submergé par Dieu. » A ce niveau vous êtes anéantis et vous obtenez la vie éternelle en Dieu…Votre être physique demeure mais votre individualité a disparu »(ibid.,p.81) .Avec un sourire sur ses lèvres, le russe s’est dissout en Dieu.

Mais ce rêve illustre également l’un des paradoxes les plus troublants de la voie. Le russe qui est en fait une partie du rêveur, est noyé dans la béatitude, mais le rêveur est laissé de côté et on lui dit de ne pas attendre le retour du russe mais aussi de ne pas être fasciné par sa disparition. Il doit continuer sa vie ordinaire en se détachant de l’émerveillement qui a lieu en lui. Junayd décrit comment l’on retourne à l’état de sobriété après l’état de fana.

« Il est lui-même, après qu’il n’ait pas vraiment été lui-même. Il est présent en lui-même et en Dieu après avoir été présent en Dieu et absent à lui-même. Cela est dû au fait qu’il a quitté l’ivresse de la ghalaba ( Victoire) abondante de Dieu et arrive à la clarté de la sobriété…une fois de plus , il assume ses attributs individuels, après le fana ». (ibid.,p.90)

En lisant Junayd, on réalise que dans cette troisième étape du fana la conscience de l’amant est totalement anéantie dans son Bien-aimé et que de cet état d’ivresse, l’amant retourne à lui-même, à un état de sobriété. Souvent cela est vrai, on fait l’expérience de cette perte totale de soi et on se réveille en sachant seulement que nous avons été emporté, intoxiqué en présence de notre Bien aimé. Mais l’expérience du rêveur qui voit le russe se dissoudre en extase montre à quel point le fana peut être plus complexe ; une partie de nous même est effacée tandis que l’autre partie est laissée de côté. Ces parties sont à la fois absentes et présente au même moment, à la fois perdu en dieu et attaché à l’égo, à la fois ivre et sobre.

Lorsque l’on est totalement anéantie on ne peut pas fonctionner dans le monde extérieur car il n’y a plus de conscience individuelle. C’est pourquoi cet état de fana total est habituellement limité aux moments de méditation ou à la nuit. Cependant dans l’état où l’on est à la fois absent et présent nous pouvons fonctionner dans le monde extérieur. En fait, on doit apprendre comment fonctionner en se détachant clairement de notre état intérieur comme suggéré dans le rêve. On demande au rêveur de ne pas se laisser fasciner par la disparition de l’homme ou attendre son retour. On apprend comment rester avec l’égo dans un état de sobriété alors qu’une autre partie de soi est perdue dans la lumière.

C’est seulement dans un état de sobriété, en restant dans la conscience relative de notre propre individualité que l’on peut se mettre au service de la communauté et les soufis sont connus pour être « les esclaves de l’Unique et les serviteurs de tous » ; Nous sommes ici pour travailler dans Son monde, pour accomplir nos tâches quotidiennes dans le but de Le trouver. C’est pour cela que Junayd et d’autres soufis insiste sur la nécessité de la sobriété après les moments d’ivresse. En fait , il est dit que l’étape de la servitude vient après celui de l’union. Mais Junayd indique également qu’être présent et absent en même temps implique un effort constant sur le moi. Dans un court poème il décrit comment les deux contraires que sont l’union et la séparation coexistent.

J’ai réalisé ce qui se trouve en moi

Et ma langue Lui a parlé en secret

Et d’un côté, nous sommes unis

Mais d’un autre côté, nous sommes séparés

Bien que le respect L’ait caché à mes yeux

L’extase L’a rendu intime aux profondeurs de mon être.

(ibid., p.91)

L’état de sobriété est souvent décrit par les mystiques comme ‘’la Seconde Séparation » et c’est la voie que le voyageur suit en laissant en lui-même un égo qu’il sait être limité et illusoire. Dans la « Première Séparation » il y avait une soif d’union et un besoin de se libérer de l’égo. Après avoir goûté au fana , l’on doit à nouveau embrasser l’égo. Un égo qui a changé et qui cependant est toujours le même. Le fana est l’annihilation de la volonté de l’amant dans la volonté du Bien-aimé. Cette annihilation nous permet d’accomplir notre rôle de serviteur [de Dieu]. Pour être Son serviteur dans Son monde nous avons besoin de rester dans l’égo, et il y a une douleur supplémentaire qui vient du fait de savoir qu’il y a un endroit où nous sommes libres, un endroit où nous sommes avec notre Bien-aimé ; mais, il faut nous résoudre à vivre dans un état de limitation et de séparation. Junayd dit que l’on a besoin d’une grâce spéciale pour supporter cet état où l’on est à la fois présent et absent au même moment.

La non-existence de l'égo

Durant les premières années de la voie la conscience de soi du voyageur devient plus équilibrée, plus complète. En nous confrontant à notre obscurité nous découvrons notre propre potentiel et nous pouvons utiliser ce potentiel pour maîtriser nos désirs, pour mener le combat du grand Jihad contre notre nature inférieure.

En expérimentant la liberté qu’il y a dans la maîtrise de soi, nous sommes capables de vivre une vie plus remplie, n’étant plus enfermé dans l’obscurité de nos ténèbres ou pris dans les chaînes des désirs de notre égo. Notre conscience et notre liberté de participation à la vie augmentent et nous commençons à sentir le vrai sens de ce qui est caché dans notre inconscient. Dans la méditation, les rêves et à l’état d’éveil nous ressentons la beauté et l’admiration de notre Bien aimé invisible ; nous touchons l’ourlet de son vêtement.

Ces années correspondent aux deux premiers niveaux du fana décrit par Junayd. C’est l’époque de la récompense du combat contre l’égo et son double obscur. Mais petit à petit, le voyageur commence à sentir que le véritable voyage, la véritable rencontre est ailleurs. Alors commence les expériences de la perte de soi, de l’abandon. Le sentiment d’être dans un abysse si profond qu’on n’en voit pas le fond. Souvent l’égo est terrifié lorsqu’il aperçoit la grandeur de ce vide, un domaine dans lequel il sait qu’il n’obtiendra aucune satisfaction. La peur de l’égo est réelle. Tout ce qui s’est passé avant n’était qu’une préparation pour cette nouvelle étape vers le véritable fana de la non- existence. Le rêve suivant est la première expérience de cet état par le rêveur :

« Après avoir médité, je me couchai pour faire une sieste et je rêvai que j’étais dans une pièce remplie de membres de notre groupe. Le maître entra dans la pièce et ce fut comme si en entrant dans la pièce il entra en moi, il marchait en moi. J’eus peur. Alors je me souvins que j’étais couché dans mon lit en train de faire une sieste et que ce que je ressentais n’était pas réellement en train d’arriver ; je me dis que j’étais juste en train de rêver. Mais à ce moment je savais avec certitude que je n’étais pas dans mon lit mais à cet endroit là, où il « rentrait » en moi. Je fus si bouleversé de ne pas être dans mon lit que j’eus l’impression de m’écrouler comme dans une « chute libre » et au lieu de toucher le sol j’eus l’impression de m’évanouir et je perdis connaissance. Après ce fut le noir et je ne me rappelle de rien. »

Ce rêve n’est pas réellement un rêve mais une expérience de ce qui se trouve au-delà de l’égo. Le rêveur est dans un endroit où le maître rentre en lui, la dimension de l’âme où la véritable rencontre du maître et du disciple a lieu. Conscient que ce n’est pas un rêve, le rêveur est transporté au-delà de son être dans une obscurité dont nul n’a aucune nouvelles. C’est le début du véritable voyage spirituel, le voyage vers le vide originel où Ses mystères sont révélés à Lui-même. C’est seulement à cet endroit, dans le néant au-delà de l’égo que nous goutons à ce qu’est notre véritable nature, notre essence innée, « ce que nous étions avant d’être ».

Revenu de cette autre dimension nous savons ce que nous ne sommes pas et cela a un profond effet sur l’égo. La structure interne et l’autonomie de l’égo peuvent être troublés au point que si le voyageur n’a pas été préparé par des années de méditation et de pratique spirituelle et qu’il n’est pas soutenu par l’énergie de la voie, il peut être sérieusement déséquilibré. Même dans ce cas, nous devons nous adapter à ce changement fondamental qui affecte le sentiment que nous avons de notre personne. Nous devons vivre avec l’égo dans notre vie quotidienne mais de plus en plus nous prenons conscience de notre nature illusoire. Nous prenons conscience que nous sommes non-existants, dès que nous réalisons que nous vivons dans un monde d’illusions. Ce changement dans la conscience de soi arrive habituellement aux abords de la conscience. La structure de l’égo est déstabilisée, corrompu, renversée de l’intérieur et nous n’avons pas à nous confronter directement à la nature absolu de ce changement mais nous sentons seulement que l’égo n’est plus la force dominante dans notre vie et que sa satisfaction n’est plus une priorité.

Graduellement, nous réalisons que l’égo est juste un acteur sur une petite scène et nous voyons toute la place qu’il y a autour de cette scène. Nos années dans l’individualisme permettent à l’égo de jouer pleinement son rôle, de jouer sa partition dans la vie. Mais nous réalisons à présent la nature limitée de cette scène et les contours du monde de notre égo. Sa couleur apparait en demie teinte exceptée dans les moments où l’au-delà est refleté lorsque nous voyons Son visage ici dans ce monde. C’est seulement quelque fois qu’il nous est offert l’occasion de goûter à ce qui est véritable.

Chacun à notre propre manière nous allons au-delà de l’égo et apprenons à nous adapter à une vie dans laquelle notre « je » n’est plus le point central. Il y a un changement subtil des limites précises de la vie consciente vers un état étrangement indescriptible. Sans les contraires que sont le sujet et l’objet, le « je » et le « non- je » cette nouvelle conscience peut être troublante parce qu’elle est extraordinaire. Quelque chose nous est donné, une ouverture se fait dans le mystère de Sa présence. Alors que j’écrivais ce passage j’ai reçu une lettre d’un ami qui décrit de façon émouvante cette transition qui se déroule en lui :

« Plus que jamais je ne sais pas grand-chose sur ce que je suis, ce que je fais, où je vais etc,. il y a souvent des moments où je dois donner une réponse ou prendre une décision. Mais l’ancien moi n’est plus là pour donner une réponse. Dans ces moments là je ressens une peur passagère parce que je n’ai pas de réponse. C’est comme si j’expirais et que je n’étais pas sûr que l’inspiration suivante serait accordée par Cet Autre (Dieu). Presque tout le temps après une petite pause la réponse arrive. Dans ces occasions lorsqu’il n’y a pas de réponse immédiate, j’ai pris l’habitude de dire « je ne sais pas ». Parfois cela m’effraie mais la plupart du temps je fais ce que j’ai à faire (où cela se fait) lorsque j’essaie de me souvenir du Bien-aimé autant que je peux. Est-ce cela qu’on appelle être un de Ses idiots.

De plus en plus, je ne suis ni bon ni mauvais mais j’ai juste le sentiment d’être moi. Cela a été difficile pour moi car je me suis battu toute ma vie pour être bon. C’est comme si j’avais aimé le blanc toute ma vie, que je suis dégoûté par le noir mais que je dois apprendre à aimer le gris qui n’a pas l’éclat du blanc. Mais j’ai découvert que le gris avait une profondeur cachée qui lui donne un éclat plus brillant que le blanc. Je vois comment tous les contraires se réunissent pour former un centre, un mélange. Dans ce centre il y a une porte cachée qui nous fait sortir du paradoxe. C’est dans ce centre que Son étincelle et Son infinitude se trouvent. Tout comme dans une spirale, c’est seulement lorsque l’on regarde dans le vrai centre que son infinité est révélée.

Il y a de cela plusieurs mois, j’ai eu une douce et magnifique expérience de clarté dans mon cœur. Je l’appelle ’’ la clarté’’ et c’était [un état] vivant dans mon cœur. Je l’ai veillé et je l’ai nourri lorsqu’il a choisi de rester. C’était très beau. Comme tous mes états, celui là n’a pas duré. Je l’ai laissé partir et un autre état a suivi mais il n’était pas aussi beau et délicat. j’ai alors écrit : « il y a une Clarté à l’intérieur [de moi]. Ce n’est pas moi mais ce n’est pas distinct de moi. C’est essentiellement moi mais sans aucune couleur ni saveur ou style comme ceux d’un homme. C’est comme une eau pure si on la compare à un autre breuvage qui a une couleur ou une saveur, elle est claire »

Toute notre vie nous avons été l’acteur. Nous avons encore un rôle à jouer, des devoirs à accomplir. Mais lentement quelque chose d’autre accède à la vie, « quelque chose qui n’est pas moi mais qui n’est pas différent de moi ». Ce moi essentiel n’appartient pas aux limites de ce monde, ni à ses définitions. Contrairement à la personnalité, il est « sans couleur, saveur ou style ». L’une des qualités du fana est le retour à cette pureté essentielle du moi sans délimitations. C’est le centre invisible de notre être qui appartient à une autre dimension, une unicité sans les distinctions de la séparation.

Dans la dimension qui se situe au-delà de la scène, dans l’obscurité dynamique qui l’entoure, il n’y a pas d’acteur, ni un quelconque sentiment de soi pris dans les projecteurs de la conscience. Sans acteur il n’y a pas de parole à entendre, pas d’histoire à raconter, juste un sentiment irrésistible de quelque chose d’originel et de puissant. C’est là que se trouve le vide originel infini et éternel. Et le voyageur doit vivre avec une conscience éveillée de cet autre royaume, une conscience dans laquelle il n’existe pas lui-même :

« il n’y a pas de derviche ou s’il y a un derviche alors ce derviche est non existant » (Barks, 1987, p.30).

Finalement l’égo doit faire face et accepter l’inévitable. J’ai passé une fois tout un été à me faire à l’idée que ‘’je’’ n’existe pas. Cela peut sembler étrangement paradoxal mais j’ai senti mon égo se réconcilier avec le trou noir qui était à présent en son centre. J’ai toujours mon rôle à jouer dans la vie, mon rôle sur la petite scène de la vie quotidienne mais, mon égo doit accepter l’idée de sa propre non-existence. La période où mon égo luttait avant de finir par admettre sa nature illusoire a été très troublante et déconcertante pour moi. L’égo s’est adapté, l’étape a été franchie et la vie continue. Ce qui est merveilleux sur la voie c’est qu’elle nous prépare à toutes ces transitions et progressivement elle nous guide pour les traverser. La vie mystique peut apparaître comme étant pleine de contradiction mais c’est seulement aux yeux de la raison qu’il en est ainsi. La voie nous rapproche de la simplicité essentielle de notre propre non-existence et nous offre l’immense liberté de connaître ce qu’est cette non-existence. Et notre vie quotidienne continue. Mon ami termine ainsi sa lettre :

« De plus en plus il n’y a pas de réponses. Je suis juste reconnaissant pour ces moments où Il me rend visite, lorsqu’ à la fois, Il me blesse et met dans l’extase les endroits les plus profonds de mon cœur. Les larmes qui coulent dans ces moments là sont d’une douceur infinie. »

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