Lectures Soufies...

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  • Écrit par Bahram Mogadam
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Silence, le moment est précieux

Dans les Maisons soufi, le Zékr de Dieu est le refrain et la pensée de l’Ami occupe les cœurs.Celui qui est silencieux pense au Bien-aimé et médite, celui qui ouvre la bouche ne le fait que pour prononcer le nom de l’Ami.

Dr Javad Nurbakhsh

Depuis quelques semaines les réunions du jeudi soir à la khanéqah se passent dans le silence. Nous avons établi le silence pour la première fois après le désastre causé par le tremblement de terre de BAM, par respect pour les victimes et les rescapés.

Un silence qui voulait dire beaucoup, car nous étions tous dans un état de tristesse et inconsciemment nous nous sommes réfugiés dans le silence et méditions sur les destinées que Dieu peut nous réserver.Le sens de ce silence était le même que les témoignages de compassion signes de respect internationaux qui avaient lieu partout dans le monde sans appartenir à une culture en particulier. Une gentillesse sans frontière qui se produit après chaque sinistre et qui offre l’opportunité d’une réflexion positive qui rapproche les êtres humains.Mais la répétition de ce silence pendant les réunions de la khanéqah a suscité un nouvel intérêt concernant le déroulement des réunions soufis car les pensées devenaient plus profondes et plus curieuses. Le silence a, comme chacun le sait, une très belle signification dans les réunions soufi. Car le soufi en laissant les deux mondes, en oubliant le passé et ne prêtant pas attention à l’avenir trouve le trésor du présent et l’importance du moment présent. En imprégnant son présent de la pensée de l’Ami le soufi s’expose à une attention permanente et passe quelques moments de la journée ou de la nuit dans une méditation et un silence intérieur où il n’y a de place que pour le Bien-aimé.La roue tournante ne laisse le temps à personne Laisse les affaires du monde, le présent est précieux.
Au moment où le Derviche est assis sur ses deux genoux, ses mains symboliquement placées l’une sur l’autre, la bouche, les yeux et les oreilles fermées, il réveille les énergies cachées pour établir un lien avec son Dieu et utilise un autre moyen de communication puissant et infini. En s’oubliant totalement, il se concentre sur le point central de tous les mouvements et le circuit de tous les êtres. De cette manière, il oublie le temps, l’espace et laisse tout derrière lui comme si son âme le quittait pour s’envoler dans le ciel.

Par la pensée de l’ami, je me suis coupé du monde sans répit
Dans les bras du silence, j’ai trouvé le répit.


Lorsqu’on se jette dans les bras de ce silence, on s’accroche à une source intarissable d’énergie. Ce silence rappelle au derviche qu’il a un pacte et que maintenant il doit le consolider avec son Zèkr et oublier tout ce qui est autre que le Bien aimé.
Dans ce silence, il s’établit comme une liaison aérienne qui sert de moyen de communication entre le derviche et Dieu. Plus le Zèkr est profond, plus il s’éloigne de lui-même et, plus il se rapproche de Dieu.
C’est le plaisir de rencontrer l’Ami qui donne l’envie et le besoin de méditer aux derviches. La découverte de cette rencontre est déjà une étape merveilleuse de sorte que par le biais de la méditation, on peut à n’importe quel moment trouver un répit en se rapprochant de Lui.
Mais atteindre le silence intérieur n’est pas chose facile et demande énormément d’entraînement. La nuit est un bon moment pour choisir un endroit calme et reposant pour être avec Lui, « Dieu » ; lorsque l’obscurité règne sur le monde et que le silence endort les egos. C’est cette possibilité de rencontre avec Dieu que nous donne les réunions de la khanéqah. Une occasion que tout le monde ne peut avoir. Ces moments servent à pallier notre besoin de Lui et n’ont pas d’autre sens et ce lieu bien connu, est là pour une quête amoureuse…

Viens, c’est ici le lieu des hommes de Dieu
Viens, c’est ici la Mecque des fidèles amoureux
Viens à la taverne des soufis de cœur
Dieu nous enivrera ici, Lui-même est ici.


Ceux qui ont soif de ce silence, se dirigent vers la khanéqah les jeudis soirs par petits groupes pareils à des ruisseaux qui cherchent à rejoindre la mer. Ils viennent pour se remémorer qu’ils ont donné leur cœur, qu’ils ont fait un pacte et ont donné leurs têtes.
Parfois en entendant des poèmes brûlants ou des sons émouvants jaillissants d’un cœur consumé ils se mettent à pleurer et alors en silence, ils ouvrent leurs ailes pour s’envoler vers l’Ami. A ce moment là, chaque respiration qui donne la vie part en silence jusqu’à l’Ami et nous revient à travers l’ inspiration et l’ expiration. Ce silence a des milliers de messages… la musique de nos respirations s’imprègne de Sa pensée et nous revient avec Son parfum. Le silence est l’aboutissement de notre méditation.

Notre seul but n’est pas de fermer la bouche
Le but est le silence et d’en brûler
Le soufi est peut être silencieux
Mais son cœur fait un bruit de tonnerre


Se rappeler du but des réunions nous apprend à respecter l’intimité des autres.
Le silence et le langage des muets nous enseigne qu’à présent nous avons quitté le monde bruyant de la vie quotidienne et nous essayons de rentrer dans le répit de l’unité. L’un des rituels les plus importants des maisons de soufi est le silence et tout geste ou bruit qui viendrait déranger ce silence serait un acte très déplacé et irréparable.

Le soufi à la khanéqah doit se taire et ne pas parler, car il est possible qu’en faisant cela il attire l’attention de ceux qui méditent et qu’il les déconcentre, cet acte serait inacceptable. Même quand il doit nécessairement parler, il ne doit pas le faire à voix haute car il dérangerait l’unicité formé par les autres derviches avec Dieu. En buvant son thé ou en mangeant, il ne doit pas faire du bruit car même cela pourrait détourner l’attention des autres soufis envers Dieu.
« Les rituels des soufis à la khanéqah. », Dr Javad Nurbakhsh.


Le silence nous invite à nous effacer et quand les histoires de toi et moi prennent fin, alors débute l’histoire du Bien-aimé.
A la khanéqah c’est l’amour et la fidélité et non pas les discussions.
Nous avons rayé du cahier tout ce qui est autre que l’Ami.
Le silence entraîne la politesse. Une politesse qui colorie notre extérieur comme notre intérieur. C’est à l’aide de ce silence que le soufi devient attentif de la tête aux pieds à la recherche d’un message divin.

Si tu cherches l’Ami, sois silencieux
De la tête aux pieds, sois attentif.

A ce moment là notre attention est au maximum et comme si tous nos capteurs étaient dirigés vers un seul point. Le soufi devient un être attentif et puisqu’il ressent de plus en plus la présence divine, il continue ce silence jour et nuit et cela devient petit à petit sa façon d’être et là, il sera connecté continuellement avec son créateur.
Il est bien clair que face à cette puissance on ne peut rien faire d’autre que s’éteindre !!! De quoi pourrait-on parler ? Comment pourrait-on se vanter de notre faiblesse face à Lui ? Donc il vaut mieux se taire et méditer un moment en sa présence. Ce moment là est celui où notre pensée n’a plus besoin de rien, il n’y a que le silence qui peut nous apporter Son image rayonnante. Ce silence est un hommage à Sa grandeur et un respect pour Sa présence unique. D’autre part il n’y a qu’avec le silence qu’on peut préserver Son secret.

Je lui ai dit : le monde entier est ébloui par ta grandeur
Il m’a dit : tais toi ou tu divulgueras le secret au monde entier.

Si notre silence est si précieux et si important alors écouter la musique n’est pas si nécessaire.
Mais le fait d’annoncer le silence et d’arrêter la musique pendant les réunions a étonné certains.
Si un instrument prend la place de l’essentiel et devient plus important que le but, il y a une grosse erreur qu’il faut certainement corriger. La musique n’est pas le but à la khanéqah, ce n’est qu’un instrument pour faciliter la concentration. Si écouter de la musique devient le but à la khanéqah cela signifie que nous nous sommes égarés du vrai but et que les réunions ne sont plus des réunions soufi mais des concerts. Dans ce cas, ne serions-nous pas occupé à écouter et nourrir notre ego plutôt que de le combattre ? Il semble donc que l’observation de ce silence mérite plus de réflexion !!!….
Comme un bang dans nos têtes, il serait temps de laisser les aspects extérieurs, de devenir un peu plus sérieux et de chercher plutôt la vérité au lieu de se raccrocher à des choses superficielles et des illusions.
La musique peut nous calmer, nous révéler notre personnalité et nous amener à un certain état, mais elle ne peut jamais nous amener à la perfection. Du fait des énormes attirances et beautés qu’elle contient, elle peut nous amener à flatter excessivement notre ego et si on la laisse faire plus qu’il ne faut, elle peut devenir destructrice. En jouant de la musique si un seul moment on vient à penser que « C’est Moi qui suis entrain de jouer », on est tombé dans le puits de l’ego et le vacarme de notre « MOI, JE » assourdirai le ciel.
Le silence sans aucun « MOI, JE » est donc le meilleur moyen de retrouver le Bien aimé surtout quand le son de sa grandeur rempli l’espace et que son message d’amour vient nous envahir.
Avant que l’Ami commence à nous parler, le silence vient Lui ouvrir le passage. Ce silence avant de commencer les réunions est très utile pour constituer une unité avant le passage du Bien aimé. A ce moment Sa présence est tellement ressentie et le silence règne tellement qu’on pourrait entendre le battement de nos cœurs.
Après le discours du maître, un temps de silence, même court est nécessaire pour la réflexion sur la question abordée.
La plus puissante des musiques n’aurait aucun effet à ce moment là. Le silence fait l’écho du son de l’Ami dans nos pensées. Ce son passe des oreilles aux cœurs avec une telle force que nous entendrons son écho durant toute la semaine.
Le silence d’après est pour la continuité de cet état et la musique pour extérioriser le tout.
Celui qui est assis dans un coin de la khanéqah, est entrain de méditer amoureusement, qu’il soit silencieux ou qu’il joue de la musique, ce n’est que pour faire abstraction de la vie et se connecter à son Bien aimé et rien d’autre.
Enfin, est ce la musique ou bien le silence qui est le plus efficace pendant les réunions soufi ?
Maintenant il est peut être possible de faire un compromis entre le silence et la musique, car la musique trouve une vie dans le silence et le silence est une grande partie de la musique. Les petits moments de silence dans une musique donnent un sens aux notes d’une façon que si la musique était sans coupure et temps de silence, cela deviendrait une succession de notes sans aucune harmonie.
On pourrait comparer la musique de la khanéqah à celle d’un film, car dans les deux cas ce n’est pas le son de la musique qui est important mais le sujet, et on ne peut nier l’importance du silence dans les deux cas.
Pendant les réunions de la khanéqah nous pouvons bien constater l’importance de la musique et du silence, écouter un son court mais efficace après un silence assez long serait comme si nous nous réveillons avec délicatesse d’un merveilleux rêve pour revenir petit à petit à nous-même. De cette façon même si on pourrait penser qu’il n’y a pas eu beaucoup de place pour la musique néanmoins son efficacité sera doublé. Du fait de la bonne préparation de l’esprit, il recevra plus efficacement les messages à travers la musique. Ceci nous rappelle la fameuse phrase qui dit :

Dis le minimum et l’essentiel surtout ici, là où tu n’es ni le musicien, ni l’écrivain ni le présentateur.
Tout ce qu’il y a dans le monde entier est le reflet de l’Ami et rien d’autre.


Et au moment où tout ne fait plus qu’un, nous entonnons discrètement un chant pour mettre fin à la réunion.
Dès cet instant là, la vie quotidienne nous rappelle de toute ses forces et nous presse de retourner à nos occupations, mais ne serait ce pas gâcher ce merveilleux rêve et cette élévation divine, en revenant tout de suite dans la vie du TOI et MOI ? Serait-il juste de briser ce silence divin et d’oublier le Bien-aimé pour revenir à notre ego ? Ou alors serait-il préférable de préserver ce silence et s’y réfugier, ne serait ce que pour quelques minutes supplémentaires et continuer à profiter de cette union de manière sans parler d’autres choses.
Entrer dans une khanéqah, c’est entrer dans un espace divin et de la même manière que le silence est important, il est nécessaire de laisser les problèmes de la vie courante en dehors de ce lieu afin de profiter au maximum de ce court instant.
Sans aucun doute le silence du soufi ne vient pas de son ignorance, bien au contraire.
Pour celui qui est venu s’anéantir à la khanéqah il n’y a pas de place pour la discussion.

Discuter au milieu des ivres est injuste
Le silence du vrai soufi est précieux.


Ainsi avec le silence, les réunions sont efficaces et permettent d’apprendre de nouvelles manières d’être aux soufis et les faire avancer dans la voie.
Malheureusement et malgré tous les écrits et paroles sur le soufi et son comportement, même les règles les plus élémentaires, tel que garder le silence ou comment s’asseoir dans une khanéqah ne sont pas toujours respectées et à plus forte raison les règles plus approfondies.
Il y en a peut être encore certains qui n’ont pas fait la différence entre une khanéqah et d’autre lieux de culte. Dans ce cas non seulement ils ne profiteront pas des bienfaits de cette éducation soufie, mais en plus au lieu d’avancer ils stagneront.
Respecter le silence n’est que le commencement pour une progression et un apprentissage dans cette école.

Ne met pas le pied dans la taverne de la ruine
Sauf avec respect.


  • A la khanéqah rien ne se fait sans demander la permission (de la même façon que dans l’univers il y a un ordre)
  • Il n’y a que le portier qui a le droit d’ouvrir et de fermer la porte.
  • A la khanéqah personne n’a le droit de courir.
  • Au moment de la diffusion du discours du maître personne ne doit entrer ou sortir.
  • Au moment du repas, commencer à manger avant le Maître serait un manque de courtoisie extrême.
  • Respecter les plus anciens et les serviteurs est un devoir et une obligation pour tout le monde et s’ils vous disent quelque chose il faut s’efforcer de les écouter sans se vexer.
  • Dans ce lieu allonger les jambes serait comme injurier et parler grossièrement.
  • Parler de la vie courante ou dire du mal d’un autre serait très impoli et impardonnable.


Dans le fond, toutes ces règles extérieures ont pour but de décorer notre intérieur et nous rappeler que nous avons mis le pied sur le chemin de la vérité.
Il faut préciser qu’appliquer ces règles est obligatoire pour commencer à entrer dans le chemin de l’amour et ce n’est qu’après avoir respecté toutes ces règles qu’on est tout juste admis au cours préparatoire et qu’on apprend petit à petit, comment se comporter devant le Bien aimé.
Dans les étapes très avancées du soufisme, le derviche est exempt de toutes règles et cela quand il n’y a plus que Dieu dans son cœur et rien d’autre. En outre, arriver à ce stade n’est pas à la portée de tout le monde. Car on ne devient pas derviche juste en le disant.
Ainsi, la plupart d’entre nous sommes encore au stade de l’école préparatoire, tellement empêtrés dans notre ego qu’il nous faudra des années de travail sur nous-même pour arriver à nous oublier ainsi que le monde matériel afin que nous puissions recevoir un message divin et prendre le chemin de l’humanité.
Trouver le secret du silence et entendre les messages de la musique sont comme deux ailes pour s’envoler vers la vérité.

Alors, il serait temps de réfléchir pour se demander, pourquoi, nous n’arrivons pas à garder ce silence, pourquoi nous sommes si pressés et impatients de le briser ? Il est temps de se répéter sans cesse ce refrain à chaque fois que nous entrons dans une khanéqah :

Silence, l’instant est précieux



Texte traduit du persan et extrait du journal « soufi N°64 ».



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